Une perte d'autonomie pour Grenoble; la création d'une superstructure chronophage; un modèle économique intenable sur le long terme: voilà les trois difficultés que Jeanne Jordanov soulève concernant la création d'une Société d'accélération du transfert de technologie (SATT) en Rhône-Alpes. La présidente de Grain (incubateur), Gravit (transfert de technologies) et Pétale (pépinière d'entreprises), les trois structures d'accompagnement grenobloises, considère que «le principe de pousser les gens à se fédérer n'est pas mauvais en soi, et les acteurs grenoblois n'ont pas de réticence à évoluer. Mais il n'y a aucune valeur ajoutée à une SATT unique en Rhône-Alpes!»
Qu'est-ce qu'une SATT?
Lancés en 2010 dans le cadre du programme des investissements d'avenir, les SATT doivent répondre à «l'insuffisance du dispositif français de valorisation de la recherche publique», selon le Gouvernement. Leur objectif premier est de «concrétiser les résultats de la recherche sous forme de licences, partenariats industriels, créations d'entreprises ou en facilitant la mobilité des chercheurs publics vers le privé et réciproquement». Elles ont également «vocation à regrouper l'ensemble des équipes de valorisation de sites universitaires et de mettre fin au morcellement des structures». Et c'est là que le bât blesse en Rhône-Alpes. Un projet de SATT a été lancé dans la région, avec un siège social à Lyon, et attend dans les jours qui viennent une labellisation de l'État. Jeanne Jordanov dénonce «une catastrophe: une superstructure est à mettre en place et nos dispositifs devront être harmonisés avec ceux de Créalys, l'incubateur lyonnais, et de Lyon science transfert (LST). Cela ralentira nos projets pour deux ans, le temps de coordonner la centaine de salariés, et sera préjudiciable aux entrepreneurs. De plus, Grenoble est connue à l'étranger pour sa capacité à innover. Avec des décisions prises à Lyon, nous perdrons notre visibilité. Dernier point: l'innovation à Grenoble est pilotée par des projets transversaux, à partir de grappes de brevets des universités, de l'Inria et du CEA. Mais ces deux derniers ne sont pas actionnaires de la SATT. Seules les universités en font partie. La SATT sera donc une machine technocratique, source de pesanteur, un retour en arrière, alors qu'aujourd'hui les entreprises travaillent sur l'innovation ouverte et partagée.»
900M€
Marc Legal, directeur de LST, souligne qu'il «partage les mêmes soucis» et ne souhaite pas «casser ce qui a été fait depuis des années. Il faut veiller à ce que ça ne dégénère pas en polémique» alors qu'actuellement «Grenoble et Lyon travaillent sur le bon chemin, de manière franche». Il remarque que «ce processus est une volonté du ministère de l'Industrie qui a été "proposée-imposée"»... Un enjeu financier est également sous-jacent puisque les SATT bénéficient d'une dotation globale de 900M€ pour leur création. Chaque SATT sera créée sous forme de société par actions simplifiée qui facturera ses prestations et recevra une subvention annuelle pour financer ses prestations les premières années et une dotation trisannuelle après évaluation de la performance. «Le modèle économique suit une logique d'État, regrette Jeanne Jordanov. Les SATT seront financées pendant dix ans, jusqu'à un équilibre financier. Ma crainte est que les recettes, provenant des licences et prestations, augmentent moins que les dépenses et qu'en 2022 le dispositif soit lâché dans la nature avec des dépenses chiffrées en millions d'euros et une très faible marge de manoeuvre. Actuellement, à Grenoble, nous opérons dans une logique de mission d'intérêt public. Si le dispositif doit répondre à une stricte logique financière, on laissera tomber des projets à grande valeur sociétale mais faible valeur économique. Nous serons condamnés à changer notre sélection de projets».
En savoir plus
www.grain-incubation.com www.gravit-innovation.org www.petale-innovation.com www.crealys.com www.universite-lyon.fr/valorisation http://investissement-avenir.gouvernement.fr