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Réduction des emballages : l'agroalimentaire cherche sa voie
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Réduction des emballages : l'agroalimentaire cherche sa voie

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Dans l'industrie agroalimentaire, l’utilisation des emballages plastiques à usage unique sera bientôt de l’histoire ancienne. Si 2040 est la date butoir fixée par la loi AGEC, des premiers décrets entrent déjà en application, obligeant les industriels et leurs fournisseurs à s’adapter. Mais face aux objectifs ambitieux de l'État, et aux multiples décrets, la filière cherche la voie la meilleure vers l'écoresponsabilité.

Solarenn a investi dans de nouvelles lignes de conditionnement, pour utiliser moins de plastique — Photo : Solarenn

L’utilisation d’emballages plastiques à usage unique, ce sera bientôt du passé. C’est en tout cas le chemin que doivent prendre les industriels de tous secteurs, notamment de l’agroalimentaire, pour répondre aux exigences de la loi AGEC, votée en février 2020. Celle-ci est une des réponses à l’urgence environnementale. Le "sixième continent" dont le monde entier parle, formé de plastique, inquiète aussi les entreprises.

En Bretagne, la proximité immédiate du littoral renforce encore cette prise de conscience de l’urgence de préserver les océans autant que la planète. Beaucoup d’entreprises ont ainsi déjà engagé différentes actions pour limiter leur usage du plastique, par obligation ou par conviction. La fameuse loi AGEC, "loi Anti-Gaspillage pour une Économie Circulaire", fait de la France le premier pays à se fixer des objectifs de sortie des emballages en plastique à usage unique : avec pour échéance l’année 2040. Voilà qui impacte directement la vie des entreprises, et dès maintenant. Car une multitude de décrets ont été et seront encore publiés avant la date butoir. C’est le cas du décret 3R (Réduire-Réutiliser-Recycler), qui comporte déjà une bonne dose d’obligations à mettre en œuvre avant 2025.

La fin du suremballage et innovations

"Ce décret fixe la feuille de route de la première des 4 périodes qui doivent nous amener jusqu’en 2040, explique Anne-Laure Bequet, chef de projet réglementation du centre d’expertise agroalimentaire l’Adria, basé à Quimper (Finistère). L’objectif national est de réduire de 20 % le plastique à usage unique, et de supprimer totalement les emballages plastiques inutiles, c’est-à-dire de protection ou de suremballage de lots, par exemple". En clair, les industriels doivent trouver des solutions. Et donc innover.

La biscuiterie Les Craquelins de Saint-Malo (42 salariés, 4,4 M€ de CA en 2022) en Ille-et-Vilaine a par exemple décidé de réduire sa part de plastique en emballant depuis 2022 tous les "petits produits" (craquelins pour l’apéritif, craquelins enrobés de chocolat…) dans des sachets recyclables. La poche en plastique devrait bientôt être remplacée par ces sachets doypack (sachet souple qui tient debout) pour emballer les grands formats de craquelins. L’entreprise en étudie la faisabilité actuellement. Le beurre, aussi, se met à l’emballage papier. La coopérative Sodiaal (siège à Paris) a missionné sa R & D rennaise pour mettre au point l’emballage recyclable et composé de 96 % de papier pour son nouveau beurre de la marque "Nature et Breton". Une première dans la GMS en France. Autre innovation, signée Savéol (2 500 salariés, 125 maraîchers, 232 M€ de CA) : en avril 2020, la coopérative maraîchère finistérienne a lancé ses emballages en carton, récompensés par un "Oscar de l’emballage". La nouvelle barquette en carton était utilisée sur trois des références majeures de sa gamme "cultivée sans pesticides", lancée au sein de l’alliance Nature et Saveurs entre Prince de Bretagne, Savéol et Solarenn. En 2023, Savéol annonce que cet emballage 100 % recyclable, désormais utilisé sur toute la gamme sans pesticides, avait permis de réduire de 50 % son empreinte plastique. Des changements de pratiques qui ne vont pas sans investir.

Des freins à l’investissement

La Sica de Saint-Pol (Finistère, 263 salariés, 218 M€ de CA) a par exemple acheté de nouvelles machines pour emballer ses produits suite à l’évolution de la réglementation. "Nous sommes passés, comme tout le monde, au carton et au bois. Mais cela a posé des problèmes. Il y avait 10 mois d’attente pour les nouvelles machines-outils. Celles que nous avions auparavant n’étaient pas encore amorties. Pour les mini-légumes, il faut les laver mais le carton absorbe l’eau et pose des soucis de conservation. Sans oublier les problèmes d’approvisionnement", liste le président de la coopérative, Marc Kerangueven.

De son côté, la coopérative bretillienne Solarenn (45 salariés, 54,5 M€ de CA) pointe d’autres freins à la modification des emballages. Elle a opté pour un module de barquette en carton qui ferme avec une étiquette. Histoire de remplacer le couvercle en plastique sur les boîtes de mini-tomates. L’entreprise a également acheté une emballeuse nouvelle génération qui forme ses nouvelles barquettes en carton. "Depuis 2019, cela représente un investissement d’un million d’euros", indique Isabelle Georges, directrice de la coopérative de 30 producteurs qui n’a pas attendu la loi Agec pour se saisir du problème des plastiques. Mais elle a mis un coup d’arrêt à ses investissements pour 2023, malgré les échéances annoncées, à cause du flou qui règne autour des décrets d’application.

Un règlement européen en attente

"Si c’est pour changer d’orientation tous les cinq ans, il est urgent d’attendre", estime Isabelle Georges. En effet, la loi AGEC a d’abord annoncé l’interdiction du plastique pour les conditionnements de moins de 1,5 kg de fruits et légumes frais, puis la décision a été annulée par le conseil d’Etat. "Un nouveau décret est à l’étude sur cette branche, et en plus, un nouveau règlement européen est aussi à l’étude. Et s’il imposait le zéro emballage total, comme ce que souhaite atteindre l’Espagne ? Aujourd’hui, on attend ce que va décider Bruxelles".

La situation est donc complexe. "Nous ne connaissons pas à ce jour les échéances européennes, et cela peut prendre du temps, car il y a 27 pays avec des avancées bien différentes sur le sujet des emballages", souligne Anne-Laure Bequet.

En attendant, les entreprises de l’agroalimentaire continuent de plus belle de travailler à trouver des solutions plus écologiques pour leurs emballages. D’autant que le décret 3R indique également que l’ensemble des emballages plastique (ceux qui ne sont pas du suremballage) doivent être recyclables. "C’est donc aux filières de recyclage et aux fabricants de faire de la R & D pour que le plastique qu’ils vendent soit recyclable", indique Anne-Laure Bequet. Le hic, c’est qu’à terme le plastique à usage unique est censé disparaître… "Donc certaines entreprises du recyclage s’inquiètent des investissements qu’elles doivent faire aujourd’hui pour que, à terme, elles n’aient plus de matière première (le plastique à recycler) à travailler", rapporte Anne-Laure Bequet.

Une demande accrue d’emballages biosourcés

Les industriels de l’emballage, eux aussi, se creusent les méninges pour proposer de nouvelles solutions à leurs clients. Depuis Naizin (Morbihan), Ecofeutre (80 salariés et 12 M€ de CA en 2021), filiale de la holding Alain Glon (AGH), fait office de pionnier sur la question des emballages aussi bien dans leur sourcing que dans leur recyclabilité. Née en 1998, l’entreprise produit alors des alvéoles d’œufs en cellulose moulée. Quand peu à peu, la filière avicole prend le virage du plastique pour stocker les œufs, la PME emprunte une autre voie, celle de la conception et la fabrication de calages et d’emballages en fibre moulée. Ses emballages sont fabriqués en matière recyclée et recyclable. Sa matière première est majoritairement issue de papiers de récupération provenant de centres de tris régionaux. Parmi ses clients, l’industrie agroalimentaire. Ecofeutre fabrique des barquettes et autres assiettes qui jouent le rôle d’emballages alimentaires. En 2022, l’entreprise a mis au point Eco’Bol, un bol en cellulose alimentaire qui a validé les tests d’absorption alimentaire. Toujours en quête d’innovation, l’entreprise utilise aussi désormais des fibres végétales pour ses emballages alimentaires. Ses clients sont majoritairement des acteurs du snacking : grande distribution, restauration, collectivités ou vente à emporter. Le marché est en plein essor. La PME annonce une croissance de "124 % depuis 2010", indique Christophe Rohou, son directeur.

Le costarmoricain Norman Emballages, basé à Dinan (Groupe Norman-Seva : 130 salariés, 20 millions d'emballages produits par an), spécialiste de l'emballage bois, prône quant à lui les vertus de ce matériau, qui pourrait remplacer les contenants en plastique, et même en carton, notamment pour les caisses de fruits et légumes. "Les emballages en bois ont un bilan carbone beaucoup plus faible que l'équivalent en carton ou en plastique. Le bois est un piège à carbone naturel, utilisé en circuit court. De plus, le bois possède des caractéristiques naturelles très favorables à la protection et la conservation des produits alimentaires", défend Arthur Leport, président du Groupe Norman-Seva. 

"Même si l’impact des nouvelles réglementations reste encore limité pour les emballages industriels, nous constatons une pression accrue de nos clients pour passer sur des emballages plus respectueux de l’environnement, exprime également Anthony Morin, directeur de Bam Emballages (18 salariés, 10 Me de CA), à Quimper. Notre activité prend de plus en plus une dimension de conseil et d’accompagnement pour les aider dans leur transition." Pour éviter que les hausses des coûts de l’énergie et des matières premières, et les taxes sur le plastique soient trop fortement répercutées sur leur facture, son entreprise accompagne ses clients dans leur transition "pour qu’ils maîtrisent davantage leurs emballages et fassent mieux avec moins. Certes, dans beaucoup de cas, cela signifie moins de volumes pour nous, mais c’est le sens de l’Histoire", ajoute le dirigeant, conscient de l’enjeu. En parallèle, Bam Emballages vient également de lancer un service de collecte de films plastiques et de polystyrènes usagés chez ses clients. Il a aussi renforcé ses activités de sourcing (recrutement achat) pour notamment identifier des emballages plus verts, afin de proposer une gamme d’emballages biosourcés et écoresponsables pour répondre à une demande de plus en plus forte.

De la même manière, Guelt (400 salariés, 40 M€ de CA), au sein de son usine quimperloise de 11 000 m², dispose de son propre laboratoire d’essais, équipé de machines de dernière génération mises à la disposition de ses clients et partenaires pour des tests produits in situ, du développement de nouvelles technologies de conditionnement… L’entreprise y travaille également à l’écoconception des emballages, avec les fournisseurs de consommables. "Notre bureau d’études emploie 24 personnes à temps plein, et nous devons faire appel à des partenaires extérieurs en attendant de recruter deux à quatre personnes supplémentaires", confie Yves Guelt, dont l’entreprise compte de nombreux brevets à son actif.

Obligation d’informer sur ses emballages

La nouvelle (et mouvante) réglementation offre donc aussi des opportunités de développement pour les entreprises. Et des opportunités d’emploi. "De nouveaux métiers vont devoir émerger, notamment au service qualité, mais également en informatique, pour gérer les bases de données des produits", estime Anne-Laure Bequet. Ainsi, le fabricant d'emballages en carton personnalisés costarmoricain Mizenboite (920 000 euros de CA 2022, 6 salariés) s'est emparé de cette question dès 2014 en créant  un emballage intelligent, Mobeefox, qui, via un QR code, distille toutes sortes d'informations sur la provenance du produit, sa composition, son utilisation, incluant des vidéos, animations... Une innovation dans l'air du temps, d'autant plus que la loi AGEC oblige les industriels de l’agroalimentaire à mieux informer le consommateur. La signalétique de tri devra être chartée. "C’est un coût supplémentaire pour les fabricants, qui vont devoir mettre à jour les informations indiquées sur les emballages."

Un autre décret, applicable entre 2023 et 2025 selon la taille des entreprises, les oblige d’ailleurs à indiquer les possibilités de réemploi des emballages, l’incorporation de matière recyclée, la compostabilité, etc." Encore un élément de complexité, ajouté aux multiples feuilles de route sectorielles qui doivent être envoyées à l’État par chaque fédération à la rentrée 2023. "Elles précisent les plans d’actions, les besoins en financement, les calendriers, et bien d’autres éléments, par secteur d’activité", indique Anne-Laure Bequet. Car il est vrai qu’emballer de la charcuterie ou des produits d’épicerie, ce n’est pas la même chose !

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