L'un premier en valeur, l'autre en tonnage. Sur le podium de la pêche française, les ports de Boulogne-sur-Mer et Lorientsont au coude-à-coude. Les Hauts-de-France se vantent des 35.850 tonnes de pêche fraîche (+ 5 %) débarquée chaque année (contre un peu plus de 26.500 tonnes à Lorient) quand le Morbihan met en avant 84,6 millions d'euros de CA (contre 79 millions d'euros à Boulogne-sur-Mer).
Deux ports, deux orientations
L'une des raisons évoquée à cet écart résiderait dans les espèces pêchées dans les deux ports. Avec une prédominance de merlan (3.994 tonnes), lieu noir (3.793 tonn es) et maquereau (3.638 tonnes), la meilleure valeur à Boulogne-sur-Mer a été l'encornet, en 2015, avec un chiffre d'affaires de 10 M?. « La forte valeur des poissons pêchés en Bretagne est enviable, ça mène à des ressources plus élevées. On leur prendrait volontiers un peu de langoustines, c'est sûr. Mais Boulogne-sur-Mer se défend bien en valeur du tonnage transformé », fait savoir Aymeric Chrzan, secrétaire général du syndicat des mareyeurs boulonnais. Le port nordiste compte une moyenne annuelle de 350.000 tonnes de poisson négociées et transformées par 140 entreprises. La pépinière Haliocap y accueille régulièrement des start-up ambitieuses (Traiteur Côté Mer, Seanov, Art'Rome ou Boucanor) qui se font une place aux côtés de mastodontes avec pignon sur rue : Findus Établissements, Jacques Maës, JC David, Gelmer, Capécrus ou encore Sofranor. Une concentration qui place le port boulonnais au rang de la 1 e r e place européenne de transformation des produits de la mer. Si Boulogne-sur-Mer reste le premier port de pêche français, Lorient occupe le leadership de première criée de France en valeur depuis deux ans. « Le tonnage c'est bien mais la valeur compte. Dans la pêche, les volum es peuvent être fluctuants. Il est important d'avoir des produits à forte valeur ajoutée : c'est le cas de la langoustine à Lorient », avance Benoît Jaffré, directeur de la Sem qui gère le port morbihannais. En effet, derrière le merlu (3.481 T), suivi d e la lingue, du lieu noir, sabre et autre baudroie, quelque 1.037 T de langoustines sont pêchées. « Cela fait de Lorient, le premier port français de débarquement de langoustines vivantes, un produit phare et rémunérateur », résume Maurice Benoish, président de la SEM et ancien marin pêcheur. Les bateaux côtiers débarquent également des espèces nobles telles que le lieu jaune et la baudroie, générateurs eux aussi de valeur ajoutée. Autre atout : la criée lorientaise est totalement informatisée, contrairement à Boulogne, et permet la vente à des acheteurs distants grâce à la fibre optique en plus de la vente en salle.
Les enjeux de la transformation
Pas de Keroman, le quartier portuaire de Lorient qui est l'équivalent de Capécure dans le Nord, sans entreprises de mareyage. Les ateliers de marée emploient ainsi 500 personnes spécialisées dans le filetage manuel. Outre le filetage et le mareyage, Lorient entend grignoter quelques places sur le plan de la transformation des produits de la mer. Le Groupement des Mousquetaires (groupe Intermarché) et son entité Capitaine Houat transforme le poisson frais pêché par les navires de sa flotte Scapêche, basée à Lorient. Les acteurs majeurs du marché y sont présents comme Marine Harvest, Krustanord aux côtés de jeunes pousses comme Qweli, positionnée sur le créneau du poisson premium qu'elle expédie sur les plus grandes tables du monde. Au total, 80.000 T de produits alimentent ce marché de la transformation. Loin derrière Boulogne mais peut-être de moins en moins loin : de nombreuses entreprises portent des projets d'extension et de diversification ; d'autres se lancent comme l'Apak qui démarre la construction de sa propre conserverie. Les flux de Boulogne-sur-Mer se différencient également de ceux de Lorient.
Des positions stratégiques
« Si l'on ressent derrière Lorient un vrai esprit breton et une meilleure concertation entre les opérateurs et les collectivités qui lui permet de rayonner sur le Grand Ouest, notre port a un positionnement géographique et un hub logistique plus adaptés aux échanges internationaux », ajoute le Boulonnais Aymeric Chrzan. Sur l'anneau de Keroman, l'union fait la force. « C'est notre force, toutes les structures travaillent ensemble : professionnels et politiques. Nous avons besoin les uns des autres et conscience qu'il faut aller dans le même sens. Lorsque l'on se déplace au Seafood, tout le monde est dans le même train », résume avec amusement Eric Guygniec, co-dirigeant de l'armement Apak. Sa position stratégique est aussi un plus : des navires hauturiers de la Scapêche sont basés en Ecosse ; Lorient sert aussi de base avancée pour la flotille espagnole qui y débarque 3.500 T/an.
Gouvernances
En matière de gouvernance également, les deux ports différent. Si la place portuaire morbihannaise s'organise autour de la SEM, il manque à Boulogne-sur-Mer un sentiment d'unité. Bien que le port de Boulogne/Calais soit géré par le concessionnaire privé SEPB (Société d'Exploitation des Ports du Détroit), les entreprises évoquent un manque de coordination. Un vide rempli dorénavant par le Comité stratégique des investisseurs du port de Boulogne-sur-Mer, chargé des priorités d'investissements et de leur ventilation, qui ne compte qu'un seul privé : la Société des Ports du Détroit. À Lorient, la Région propriétaire du port de pêche a choisi la Sem, comme concessionnaire. Une orientation qu'approuvent les différents acteurs lorientais. L'agglomération, actionnaire majoritaire assure la gouvernance avec la ville, les organisations professionnelles, la Scapêche, des banques,...
32 millions d'euros à Boulogne-sur-Mer
Côté finances, le budget boulonnais pour la période 2015-2019 est de 32 millions d'euros répartis comme suit : 22 millions d'euros pour la pêche et la zone d'activités de Capécure, 3,8 millions d'euros pour la construction et la réparation navale, 3,8 millions d'euros pour le port de commerce et 2,4 millions d'euros pour la plaisance et l'avitaillement. « De nombreuses priorités restent pourtant en attente, comme le chantier naval. À Boulogne, les navires vont en maintenance en Hollande, à Dieppe ou Port-en-Bessin parce qu'on ne trouve plus les entreprises pour le faire sur place. La Socarenam, par exemple, n'a pas la place pour se développer », évoque Jacques Bigot, président de l'association France Pêche Durable et Responsable. Dans le port morbihannais, c'est une enveloppe de 20 millions d'euros qui permettra de mener à bien les prochains projets. « De nombreuses ent reprises ont des souhaits d'implantations comme 5 Degrés Ouest ou d'extensions (NDRL : Thaëron, Allard..) auxquels nous souhaitons apporter des réponses », souligne Norbert Métairie. Une opération de reconquête des friches est en cours en ce sens. Mais le projet phare pourrait être une seconde aire de carénage pour des bateaux pouvant aller jusqu'à 120 mètres de long. Déjà doté du plus important élévateur à bateaux en Europe, le port voit son outil de réparation rencontrer une vraie réussite. Fédérateur pour l'activité de pêche, il répond aux besoins de l'industrie navale au sens large.
Qui est le premier port de pêche français ? Selon les manuels, il s'agit de Boulogne-sur-Mer si l'on s'arrête au tonnage. En valeur, Lorient décroche la première place devant le port nordiste. Le match est lancé et gagne le terrain des produits transformés et celui des bateaux du futur.