Ces derniers mois, Soline Godet, directrice générale adjointe Entreprises et Territoires du pôle de compétitivité Cosmetic Valley, basé à Chartres (Eure-et-Loir), s’est lancée dans un tour de France des régions pour visiter des entreprises du secteur de la parfumerie-cosmétique. En janvier 2025, la dirigeante a parcouru l’Occitanie, où la structure compte une centaine d’adhérents (sur 600 au total dans l’Hexagone). « La cosmétique n’est pas une filiale verticale comme l’aéronautique, avec Airbus et tous ses sous-traitants, constate-t-elle. Les entreprises développent leurs innovations et concluent des partenariats. Et elles travaillent dans plusieurs secteurs, comme la pharmacie et la nutraceutique. Cela leur permet d’assurer la pérennité de l’entreprise si l’un de leur marché se trouve en difficulté. »
7 700 salariés dans la cosmétique en Occitanie
En Occitanie, la filière rassemble 407 établissements (183 commerces et 277 acteurs industriels) qui génèrent 2,7 milliards d’euros de chiffre d’affaires. Elle emploie localement 7 700 salariés, dont 1 210 dans le commerce. Regroupés dans le département du Tarn, les Laboratoires Pierre Fabre et Seppic totalisent 56 % du chiffre d’affaires (1,3 Md€) et 14 % de l’emploi de la région (1 838 salariés). Les marques, elles, concentrent 52 % du chiffre d’affaires, quand les matières premières en représentent 30 %. « Il y a énormément d’innovation, de R & D, c’est vraiment la spécificité de l’Occitanie, explique Soline Godet. Il existe de très nombreuses TPE et PME âgées de moins de dix ans, qui travaillent sur les ingrédients et les phases de tests et d’analyses, et qui collaborent avec les universités locales, le CNRS ou l’INRAE. Elles développent même souvent des expertises que les grandes marques n’ont pas. »
La conception d’ingrédients uniques
À Escalquens (Haute-Garonne), la start-up Orius (12 salariés, CA 2024 : 1 M€), par exemple, conçoit des ingrédients botaniques optimisés en actifs pour la cosmétique, les compléments alimentaires et la santé. Ses technologies de culture en environnement contrôlé répondent aux besoins physiologiques des plantes et permettent de sécuriser les approvisionnements de ses clients en matières premières végétales. Cofondée par Paul-Hector Oliver, Jérôme Velociter et Pierre Jay en 2021, elle crée des ingrédients exclusifs, optimisés, standardisés, cultivés sans produits phytosanitaires et disponibles tout au long de l’année. Orius projette la construction d’une usine de 20 000 m² à horizon 2028 : elle a même signé une lettre d’intention d’achat de 10 millions d’euros de production annuelle avec un acteur de la cosmétique.
Autre cas d’espèce : à Toulouse, Biocorium crée des actifs grâce à son procédé unique de phyto-fermentation. « Bien plus qu’un procédé, la biofermentation 4D est notre signature exclusive, indique l’entreprise cofondée par Valérie Raynaud et Frédérique Cauzac. Notre approche innovante explore toutes les dimensions des micro-organismes. Grâce à nos consortiums de ferments uniques, développés en interne, nous maximisons la synergie entre bactéries et levures pour créer des ingrédients performants et durables. À la croisée de la biotechnologie et de la nature, nous boostons le vivant pour créer des ingrédients actifs naturels. »
À Montauban (Tarn-et-Garonne), l’entreprise familiale Actichem (9 salariés), depuis 1988, développe et produit des ingrédients actifs naturels. Elle a breveté un procédé unique d’extraction du resvératrol (antioxydant puissant) et de ses dérivés à partir de sarments et de racines de vigne. Quant à DIVA Expertise (9 membres associés), son cœur d’expertise est ciblé sur la biologie du tissu adipeux, reconnu comme organe endocrine avec un rôle fondamental et central sur l’homéostasie générale. À l’interface des mondes académique, industriel, médical et chirurgical, cette société toulousaine a créé un réseau regroupant des experts multidisciplinaires dont elle assure l’animation et la coordination.
Yifixia, pépite à suivre
Parmi ses nombreuses rencontres, Soline Godet a notamment été impressionnée par Yifixia. « Elle développe des excipients à base de coproduits qui viennent de l’agriculture ou de l’agroalimentaire, précise-t-elle. Il y a toute une logique de circuit court, de développement durable, d’écoresponsabilité qui est très intéressante. » Fraîchement labellisée Le Coq Vert par Bpifrance, cette jeune entreprise montpelliéraine cofondée par Nicolas Gaboriaud-Kolar, chimiste spécialisé dans les molécules naturelles, et Rémi Przybylski, docteur en génie des procédés, transforme des matières d’origine végétale (peaux de fruits, résidus de légumes ou morceaux de plantes), en molécules d’intérêt. Ces molécules sont ensuite utilisées pour développer des ingrédients de formulation destinés au secteur cosmétique. Le but est de permettre aux producteurs de cette filière d’intégrer des ingrédients « upcyclés » dont l’impact social et environnemental est positif. Cela contribue à une transformation des pratiques pour une industrie confrontée de plus en plus souvent à des interdictions ou des limitations de produits considérés comme nocifs.
"L'agroalimentaire, la nutraceutique, la parapharmacie, les biomatériaux sont autant de domaines qui recherchent des solutions écoresponsables"
« Les développements possibles sont immenses, car les coproduits agroalimentaires et agricoles exploitables constituent une mine de ressources disponibles en grandes quantités et écoresponsables, capables de s’inscrire dans la perspective des développements industriels d’avenir, expliquait en février 2025 Nicolas Gaboriaud-Kolar au site de la Chem Tech (rassemblant les start-up de la chimie). Nous nous sommes concentrés sur le secteur cosmétique dans un premier temps, mais les champs d’application sont en réalité très vastes. L’agroalimentaire, la nutraceutique, la parapharmacie, les biomatériaux sont autant de domaines qui recherchent des solutions écoresponsables, pour remplacer des additifs et molécules de plus en plus réglementés et dans le cadre du développement de leur politique RSE. »
La locomotive de la dermocosmétique
Deuxième entreprise mondiale en dermocosmétique (56 % de son chiffre d’affaires), les Laboratoires Pierre Fabre, eux, s’appuient sur un portefeuille constitué de plusieurs marques internationales et franchises médicales, dont Eau Thermale Avène, Ducray, A-Derma, Klorane, René Furterer ou encore Elgydium. Plus de 600 projets passent par la R & D du groupe tarnais chaque année, qui a déposé un total de 1 142 brevets liés au portefeuille dermocosmétique, dont 19 brevets en 2024. Actuellement, Pierre Fabre se concentre sur la protection solaire, l’acné et les imperfections cutanées, le vieillissement cutané, la réparation de la peau, la dermatite atopique, l’alopécie et les pellicules sévères. L’entreprise travaille en collaboration avec 17 partenaires académiques et de nombreux professionnels de santé. Dans le centre de recherches de l’Oncopole à Toulouse, les chercheurs du groupe s’emploient à développer des extraits issus de cultures de cellules végétales pour produire des molécules d’intérêt pharmaceutique et cosmétique. Pierre Fabre exploite ainsi le potentiel des cultures cellulaires végétales pour créer des actifs cosmétiques innovants.
Une vague d’investissements
Pour soutenir la concurrence mondiale du marché de la parfumerie cosmétique, les entreprises occitanes investissent. À Grabels (Hérault), près de Montpellier, le spécialiste anti-âge Laboratoire Vivaligne (5 salariés) mobilise ainsi 3 millions d’euros dans la construction de nouveaux locaux (2 000 m²), livrables cet automne. La PME va pouvoir internaliser la production, sous-traitée jusqu’ici, en plus des volets formulation et commercialisation qu’elle maîtrisait. Il s’agira notamment d’appuyer sa croissance à l’export (60 % de l’activité), en direction de clients pour qui elle fabrique à façon. « La crise sanitaire a posé des contraintes à nos sous-traitants, qu’ils n’ont pas su gérer. Désirant plus de réactivité, nous avons choisi de bâtir notre propre usine. Elle nous permettra aussi d’ouvrir de nouveaux marchés tels que l’Amérique du Sud », résume son dirigeant, Alexandre Petit, qui projette en outre 10 embauches. Le nouveau site permettra aussi à Laboratoire Vivaligne de rapatrier son centre de R & D, localisé à Reims (Marne).
Depuis sa création en 2001, elle mise en effet sur l’innovation pour se différencier. Sur la base de travaux existants en régénération tissulaire, elle a financé et codéveloppé, avec des universitaires, la Kappa-Elastine, une molécule reproduisant les propriétés naturelles de l’élastine : elle dispose d’un brevet mondial exclusif sur ce produit, pour les besoins de sa marque « Kderm ». Avec son usine, Laboratoire Vivaligne projette maintenant d’inventer de nouveaux procédés, en cicatrisation interne, pour les maladies parodontales, ou encore de nouveaux actifs en dermocosmétique. « Nous recevons en permanence des demandes de nos clients, pour de nouveaux actifs ou textures. L’investissement en cours nous aidera à rester en évolution permanente », estime Alexandre Petit.
Une deuxième usine pour MKL Green Nature
Continuer à innover est aussi le leitmotiv du laboratoire MKL Green Nature (130 salariés), entreprise de cosmétiques bio dirigée par Ludovic Mathieu. Basé à Escalquens (Haute-Garonne), il fabrique et commercialise dans plus de 8 000 pharmacies et parapharmacies des gels douche, shampooings, savons, déodorants, baumes à lèvres (350 produits différents). Il va investir 12 millions d’euros dans l’ouverture d’une deuxième usine de production en 2027, accolée au bâtiment de son siège, afin de soutenir sa croissance à l’export.