Hauts-de-France
« L’économie et les entreprises restent résilientes mais jusqu’à quand ? »
Interview Hauts-de-France # Services # Conjoncture

Stéphane Martinat directeur régional de la Banque de France en Hauts-de-France « L’économie et les entreprises restent résilientes mais jusqu’à quand ? »

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Arrivé à la tête de la Banque de France locale en juin dernier, Stéphane Martinat dresse un état des lieux où demeurent les fondamentaux de l’économie régionale. Tout en avertissant sur l’urgence de mesures à prendre pour redonner confiance aux chefs d’entreprise.

Stéphane Martinat, directeur de la Banque de France dans les Hauts-de-France — Photo : Banque de France

Quelles sont les grandes tendances de l’activité économique régionale ?

Les Hauts-de-France suivent la tendance nationale. À savoir que le troisième trimestre est plutôt résilient. La croissance nationale du PIB a été revue à la hausse en septembre, passant de 0,6 % à 0,7 % pour l’année 2025. D’après notre dernière enquête de conjoncture qui interroge quelque 800 chefs d’entreprise régionaux, l’industrie a plutôt bien fonctionné.

Pour les services marchands à l’inverse, nous constatons une hausse plus modérée qu’au niveau national. Car le secteur de l’hébergement, et surtout de la restauration qui souffre de changements d’habitudes, a vu son activité diminuer.

L’activité bâtiment est aussi restée correcte, portée par le second œuvre. En revanche, cela reste difficile du côté des carnets de commandes. Nos indicateurs et le suivi des entreprises nous confirment que la résilience est au rendez-vous. Mais il y a une grosse inquiétude sur les mois à venir avec des chefs d’entreprise qui se demandent : jusqu’à quand va-t-on pouvoir tenir ?

Comment le moral des patrons se porte-t-il ?

L’état d’esprit des chefs d’entreprise n’est pas bon. Mois après mois, ils nous disent que le contexte national et international pèse sur leur moral. Donc la confiance n’est pas au rendez-vous.

Cependant, l’économie et les entreprises restent résilientes. On le voit à travers d’autres indicateurs comme les incidents de paiement sur effet de commerce, et les dossiers de médiation, avec des niveaux toujours en baisse. Les TPE-PME nous confirment qu’il n’y a pas de difficulté d’accès au financement et les encours de crédit mobilisés et mobilisables sont en hausse au niveau régional, comme au national. Mais nous restons très prudents : les mesures de conciliation sont reparties à la hausse au tribunal de commerce et les entreprises nous indiquent de réelles tensions sur les trésoreries.

Quid des répercussions locales de l’instabilité nationale ?

Le message du Gouverneur est clair : notre niveau de dette devient difficilement tenable. Donc, il faut absolument réduire le rythme de croissance des dépenses.

En fonction des décisions qui pourraient être prises pour réduire ce déficit, chacun se dit que ce n’est pas forcément sur les entreprises qu’il faut chercher de quoi alimenter les caisses de l’État. C’est la crainte des entreprises, qui peuvent mettre en stand-by leurs investissements. La répercussion se situe là, en dehors d’un climat morose.

Quelles sont nos locomotives ?

Plus qu’un secteur, pour moi qui suis arrivé en juin, je trouve qu’il y a ici une audace entrepreneuriale. Avec des entreprises industrielles engagées dans la décarbonation, conscientes de ce qui est en train de se jouer si elles ne prennent pas le train en marche. Je retiens cet écosystème fort avec un tissu d’entreprises et des réseaux d’entrepreneurs qui veulent travailler ensemble. C’est une des forces de la région.

Arrivé en juin à la direction régionale de la Banque de France, Stéphane Martinat fait le constat d’une audace entrepreneuriale dans les Hauts-de-France — Photo : CCO Creative Commons

Les Hauts-de-France se sont positionnés en vallée de la batterie électrique. Le démarrage s’avère pourtant long et compliqué…

Entre les annonces initiales et la réalité, les choses prennent finalement plus de temps, freinées par les incertitudes conjoncturelles. Ça ne va pas non plus casser totalement les actions prévues, le Dunkerquois a par exemple déjà beaucoup changé. Il est important de rappeler que les Hauts-de-France sont un territoire qui attire.

Dans les Hauts-de-France, les usines de batteries électriques mettent du temps à décoller — Photo : Elodie Soury-Lavergne

En termes d’investissements étrangers, nous sommes la deuxième région, hors Île-de-France, derrière l’Auvergne-Rhône-Alpes. Certes les investissements en 2024-2025 ne sont, comme partout, pas du même ordre que ce qu’on a pu connaître par le passé. Néanmoins l’écosystème est favorable et on reconnaît une dynamique de territoire.

Sur la vallée de l’IA, avons-nous plus de chance ?

Derrière l’intelligence artificielle, il y a le développement des start-up pour lequel nous sommes la 4e région. Même si le rythme des levées de fonds a diminué, le moteur est toujours là. Il y a une volonté forte et les choses bougeraient plus si nous étions dans un environnement plus porteur. Je crois beaucoup aux start-up qui travaillent avec des entreprises existantes.

Après s’être revendiquée Vallée de la batterie électrique, la région Hauts-de-France place aussi ses espoirs dans l’IA, avec l’arrivée de plusieurs datacenters prévues ces prochaines années — Photo : Gorodenkoff

Quel regard portez-vous sur l’instabilité géopolitique ?

Le commerce mondial, qui était dans une tendance haussière avec des équilibres et interdépendances connus, est bouleversé. On voit bien l’impact sur les composantes de l’inflation, comme l’énergie et l’alimentaire. Cela n’interrompt pas les choses mais pose des points d’interrogation qui génèrent de l’attentisme.

Que peut-on attendre de 2026, année électorale ?

Pour certains chefs d’entreprise, le débat national peut paraître assez loin alors qu’il peut y avoir des contacts avec les élus locaux.

On doit à la Banque de France d’éclairer le débat factuellement, en nous appuyant sur des chiffres issus de la réalité économique. Ils montrent une situation qui n’est pas catastrophique, au contraire, avec des éléments qui sont encore favorables. En revanche, il est urgent de remettre de la stabilité et de la confiance pour avoir des entreprises et des marchés plus sereins.

La situation n’est pas obérée par un certain nombre d’éléments très forts : le pouvoir d’achat est réel avec une épargne de 19 %. On a gagné la bataille contre l’inflation avec un taux proche de 1 %, contre près de 6 % en 2023.

En 2026, il n’y a pas de raison que la consommation des ménages ne reparte pas, peut-être pas dans des rythmes aussi importants. On voit les investissements plutôt repartir dans un second temps de l’année. Car les entreprises attendent de voir le budget et les élections pour être dans un contexte un peu plus stabilisé. Le niveau du taux de chômage, confirmé par l’INSEE, devrait rester stable ou quasi stable. Nous entrevoyons donc une croissance de 0,9 %. Donc les conditions sont réunies pour une reprise dans de bonnes conditions, dès lors que la confiance sera retrouvée.

Quels conseils donneriez-vous aux chefs d’entreprise ?

Le manque de visibilité n’incite pas à l’investissement. Mais ne les bloquez pas, notamment vers la décarbonation. Car au redémarrage, ceux qui auront ajusté leurs investissements seront les plus à même de profiter de la reprise. La Banque de France aide d’ailleurs les entreprises à se projeter avec la création d’un indicateur climat gratuit pour préparer des plans d’action. Enfin, si les difficultés, de trésorerie, de gestion de BFR viennent, n’attendez pas le dernier moment. Parlez-en avec votre banquier assez tôt, venez nous voir pour trouver une solution.

Hauts-de-France # Services # Finance # Banque # Conjoncture