Dans la Marne, Latitude gravit un échelon supplémentaire, après avoir levé 27 millions d’euros début 2024, puis remporté 15 millions d’euros d’appels à projets France 2030 en juin 2024. En avril 2025, le spécialiste de la conception et du développement de lanceurs spatiaux a annoncé avoir été sélectionné dans le cadre de l’initiative "Première Usine", portée par Bpifrance et développée dans le cadre du plan France 2030 pour soutenir la réindustrialisation et l’innovation sur le territoire. Au total, le dispositif a débloqué 49 millions d’euros d’aides pour les neuf entreprises de cette septième promotion.
Si Latitude (140 salariés, 10 000 € de CA en 2023) ne communique pas sur le montant de l’investissement consacré à ce projet, ni sur celui du financement reçu, l’entreprise annonce prévoir de s’installer sur un site industriel de 25 000 m², à Reims. "D’ici 2030, ce site permettra la création d’environ 160 emplois industriels supplémentaires et nous permettra d’atteindre un rythme ambitieux : 50 Zephyr produits et assemblés chaque année", vise Latitude. Le Marnais développe en effet un lanceur de petits satellites, nommé Zephyr. Le premier lancement de la fusée devrait avoir lieu dans la deuxième moitié de l’année 2026.
Un site déjà existant
Actuellement, l’entreprise est implantée au sud de Reims, dans près de 3 000 m² de locaux. Le nouveau site de Latitude est déjà existant, au nord de Reims. "C’est une usine qui va être adaptée à nos besoins. Le programme "Première usine" va nous aider non seulement à l’adaptation du site, mais aussi à l’achat de machines sur place", lance Aurélie Bressollette, nommée PDG de l’entreprise fin 2024. Plus encore, le site investi par Latitude sera "potentiellement agrandissable", dévoile la dirigeante. Latitude prévoit son déménagement définitif en 2026, en deux temps : "d’abord, seule une partie des équipes sera sur le nouveau site, le temps de mettre en place les machines, l’électricité, le chauffage…", poursuit la dirigeante. Puis le reste des équipes rejoindra les ateliers.
Relocaliser une partie de la production
L’entreprise dédiera son nouveau site à la fabrication, à l’assemblage et l’intégration en interne de ses moteurs, réservoirs et structures. Latitude fabrique par exemple elle-même ses turbopompes, éléments critiques d’un moteur-fusée. "Pouvoir développer et fabriquer cette pièce en interne est un élément clé de notre stratégie industrielle", explique dans un communiqué de presse Stanislas Maximin, cofondateur de l’entreprise.
Avec l’extension de la surface de l’entreprise, une partie de la production sera réintégrée dans l’atelier, comme de la soudure et une partie du travail sur les moteurs. "L’objectif n’est pas de faire un symbole, en disant que nous produisons tout nous-mêmes. Nous souhaitons travailler de la manière la plus rentable et la plus compétente possible, donc pour chaque produit, nous réfléchissons où et comment fabriquer", justifie Aurélie Bressollette.
Convaincre Bpifrance
L’entreprise était déjà en lien avec Bpifrance, qui suit les projets en lien avec France 2030. "La raison pour laquelle on les a convaincus, c’est que nous portons un projet unique d’un point de vue industriel : nous ne sommes pas les seuls sur le segment des petits lanceurs, en France. Mais nous avons un vrai projet industriel derrière, avec les talents qu’il faut et une capacité à monter en puissance rapidement", argumente Aurélie Bressollette.
Des recrutements progressifs
"Dès la fin de cette année, nous devrions nous rapprocher des 200 salariés. Et après, nous allons monter en cadence en fonction de la production, puis transiter vers une phase industrielle, où nous allons embaucher beaucoup de techniciens, pour atteindre les 300 salariés en 2030", anticipe Aurélie Bressollette.
Pour opérer ses recrutements, l’entreprise est en lien avec plusieurs acteurs, dont la Région Grand Est, ou encore les universités. Fin 2024, l’entreprise a notamment reçu le "Tour de France de nos Industries", et a reçu dans ses locaux un public de scolaires et d’étudiants. "Pour faire venir des techniciens, c’est un peu plus dur car ils ont souvent du mal à déménager. L’une des solutions est de se présenter sur les foires et les salons, pour attirer les talents", explique la PDG. Mais Latitude n’embauche pas seulement des talents venant du secteur spatial : "Nous faisons venir des salariés de l’industrie automobile par exemple. Bien sûr il y a des challenges, car ce sont deux cultures totalement différentes qui se rencontrent. Mais ils connaissent les hautes cadences de production notamment", décrit-elle.
Vers un lancement proche du premier Zephyr
En avril 2025, Latitude a franchi une nouvelle étape vers le lancement de Zephyr, son lanceur d’une capacité de charge utile de 200 kg et d’une hauteur de 19 mètres. L’entreprise a en effet annoncé le succès du premier test d’allumage sous pressions de son moteur Navier dans sa configuration de vol, entrant dans la composition de Zephyr. "L’objectif est d’offrir rapidement aux opérateurs de petites satellites une solution de lancement dédiée, fonctionnelle et rentable en tirant parti des technologies de propulsion existantes et robustes, avec une turbomachine entièrement conçue et assemblée en interne", précise Aurélie Bressollette.
La prochaine étape vers le lancement sera le test du moteur intégré, puisque jusqu’ici seule une partie avait été testée. En parallèle, l’entreprise travaille sur la construction des deux étages de la fusée. Dès la fin 2025, Latitude espère intégrer les moteurs aux structures et assembler les étages. Concernant le lieu du lancement, l’entreprise a retenu plusieurs options : ce dernier pourrait avoir lieu en Guyane, en Australie ou au Congo.
Plusieurs concurrents sur le marché
En parallèle, Latitude poursuit ses travaux de R & D, pour préparer le lancement d’autres Zephyr. "Nous travaillons par exemple sur le poids et le coût de la fusée. Nous écoutons le marché et nous discutons avec nos clients actuels et futurs pour s’adapter à leurs besoins : le but c’est d’être résilients et adaptables au marché", prévoit Aurélie Bressollette. L’entreprise embarquera comme premiers clients le CNES (Centre national d’études spatiales) et l’État. Et a également déjà décroché son premier client privé, avec Prométhée Earth Intelligence, opérateur français de nano satellites d’observation de la Terre.
Pour se différencier de ses concurrents, Latitude a choisi de se positionner sur les petits lanceurs. "Notre positionnement sur les petits lanceurs à faible masse et notre rapidité à arriver sur le marché constituent des atouts importants. S’il y a plusieurs acteurs sur ce marché en Europe aujourd’hui, ce nombre sera certainement moins élevé dans cinq ans D’autres sont allés sur une voire deux tonnes, et visent l’envoi de constellations d’au moins une quarantaine de satellites", estime la PDG.
Un contrat avec Atmos Space Cargo
Ce positionnement séduit déjà les acteurs du secteur spatial. "Alors qu’Atmos Space Cargo s’était d’abord tourné vers l’un de nos concurrents, il a changé de partenaire et maintenant il nous attend", annonce Aurélie Bressollette. Fin 2024, la start-up a en effet annoncé la signature d’un accord de lancement pluriannuel pour des missions de sciences de la vie, avec Atmos Space Cargo, un fournisseur de logistique spatiale. Dans le cadre de cette alliance, l’Allemand devrait commander un minimum de cinq lancements dédiés par an sur Zephyr entre 2028 et 2032. L’objectif est de "transporter ses véhicules de rentrée Phoenix en orbite terrestre très basse", explique Latitude.
Par la suite, l’entreprise n’est pas fermée à une commercialisation de son lanceur au-delà des frontières européennes. "Il y a des clients potentiels en Asie, au Moyen-Orient, en Europe et aux États-Unis… Pourquoi pas mettre un pied au Japon en y acceptant des commandes", avance Aurélie Bressollette.