Les nouvelles capacités des intelligences artificielles génératives ont débarqué récemment sur la scène publique. Pour un éditeur de solutions informatiques pour la santé comme Equasens, est-ce que l’IA est un sujet nouveau ?
L’IA générative est arrivée récemment, mais l’intelligence artificielle existe depuis longtemps, et nous travaillons, au sein du groupe Equasens, sur les algorithmes standards d’intelligence artificielle depuis près d’une dizaine d’années. Nous avons d’ailleurs investi dans le savoir-faire de plusieurs start-up issues de laboratoires de l’Université de Lorraine. Dès 2012, avec Dialectic, acteur des systèmes prédictifs de l’évolution de l’état de santé des patients, puis en 2017, avec Sailendra qui travaille sur le comportement des acheteurs sur internet.
Aujourd’hui, grâce à des capteurs placés dans la chambre des résidents d’un EHPAD, sans vidéo, nous avons des solutions capables d’analyser les comportements des personnes avec des nuages de points et de repérer, par exemple, des chutes lentes, c’est-à-dire une personne qui tombe de son lit en roulant. C’est très difficile de détecter cela avec un simple détecteur de chute, mais grâce à l’IA, cela devient possible. Nous allons aussi vérifier la longueur des pas d’un résident pour mesurer son niveau de dépendance, en fonction du rétrécissement de ses pas. Tout cela, c’est de l’intelligence artificielle, nous le maîtrisons depuis longtemps, et c’est déjà en œuvre au sein des établissements que nous équipons.
En septembre dernier, vous avez annoncé le lancement d’une solution d’intelligence artificielle pour les professionnels de santé, baptisée Loquii. À quel besoin répond cette IA ?
Loquii existe pour aider les professionnels de santé en les soulageant de leurs tâches administratives et en évitant les erreurs de retranscription. La solution va être une interface entre le patient et le professionnel de santé, qui va se mettre à l’écoute de la conversation et en retirer, à travers une analyse, des mots-clés qui vont enrichir le dossier du patient.
"Si lors d’un examen le médecin dit qu’il va prescrire des séances kiné, automatiquement il va trouver une ordonnance mentionnant cette prescription sur son bureau"
Concrètement, quand le médecin demande "Avez pris votre température" et que le patient répond "Oui j’ai 37,5", Loquii va aller directement indiquer cette température pour la journée dans le dossier. Mais l’outil est capable d’aller beaucoup plus loin, en renseignant de nombreuses constantes physiologiques, mais aussi en donnant accès au médecin, à partir de la synthèse, aux verbatims du patient. Par exemple, si le patient évoque une douleur sur le côté, juste sous la poitrine, le système va indiquer "douleur intercostale". Mais le médecin pourra revenir au texte original, même s’il a été embrouillé par des messages parasites pendant la consultation.
L’enjeu, c’est vraiment d’économiser du temps administratif. Si, au cours de l’examen, le médecin dit qu’il va prescrire cinq séances de kiné, automatiquement, quand il va revenir à son bureau, il va trouver une ordonnance mentionnant cette prescription. L’outil va jusqu’à rédiger le courrier adressant le patient à un spécialiste.
Tous les développements liés à Loquii ont été réalisés au sein du groupe Equasens ?
C’est un projet qui nous a pris trois ans. L’idée vient d’un ingénieur originaire du Nord, dont la mère était infirmière libérale. Quand il était enfant, il voyait sa mère qui rentrait tous les soirs et après sa tournée, passait la soirée à taper sur son ordinateur.
"Avec notre solution, rien ne part à l’étranger, rien ne peut être préempté dans le cadre du Cloud Act américain, notamment."
Sur le marché, il existe déjà des solutions, notamment un système de retranscription médicale qui a été racheté par Microsoft. Mais cela n’a rien à voir avec notre propre système, déjà parce que nous sommes les créateurs de l’outil et du dictionnaire spécifique, lié aux pathologies complexes que le système pourra comprendre.
Autre différence majeure, Loquii est hébergé dans nos datacenters, tout cela est 100 % souverain. Le groupe est hébergeur de données de santé et c’est important, avec notre solution, rien ne part à l’étranger, rien ne peut être préempté dans le cadre du Cloud Act américain, notamment.
Vous prévoyez de décliner cet outil pour d’autres professions de santé ?
Oui, nous allons sortir une version simplifiée pour les pharmaciens, conçue pour les accompagner lors de la réalisation des bilans pharmaceutiques avec les patients. L’enjeu est de pouvoir remplir ces bilans de façon beaucoup plus automatisée et plus pertinente. Il y a aussi des travaux qui ont été lancés pour décliner l’outil dans les hôpitaux, notamment en psychiatrie. Là, ce n’est pas pour le mois prochain, le travail est encore long.
Vos clients, les professionnels de santé, sont-ils prêts pour cette petite révolution ?
Loquii a été finalisé au mois de septembre. Puis nous l’avons intégré dans notre logiciel au mois de novembre, comme une option. En décembre, soit un mois après, nous avons déjà plus de 500 médecins qui l’utilisent. Sans faire de promotion, sans faire une seule page de publicité. La charge administrative des médecins est très lourde et ce nouvel outil les soulage dans leur quotidien. C’est pour eux à la fois un gain de sécurité, un gain de temps, et un gain de confort.
Avez-vous eu des questions liées à la sécurité des données traitées ?
Avant d’être lancé sur le marché, notre logiciel a été installé chez 20 médecins en Meurthe-et-Moselle, qui nous ont remontés soit des cas d’usage que nous n’avions pas envisagés, soit des questions particulières. Et par rapport aux données de santé, nous nous sommes engagés à ne pas en faire d’exploitation commerciale. Tout cela a été formulé clairement, nous l’avons fait apparaître très clairement dans nos contrats.
"Nous avons donc décidé de partir du scanner de l’ordonnance, et de laisser l’intelligence artificielle faire la retranscription, avec un taux de réussite qui atteint 99 %."
Techniquement, il faut savoir que les données ne sont pas conservées. Elles sont présentes sur nos serveurs pendant la durée du traitement, soit quelques secondes, et au moment où elles sont affichées sur l’écran du médecin, elles ne sont plus sur nos serveurs.
Il y a quelques semaines, vous avez annoncé l’intégration de l’intelligence artificielle de Posos dans votre logiciel ID by Pharmagest. Que rend possible cette IA ?
Avec Posos, nous avons travaillé sur le parcours de délivrance du médicament. Aujourd’hui, il y a environ 300 pharmacies qui ferment tous les ans. À l’échelle du pays, nous sommes passés de 24 000 officines à 19 500 en quelques années. Ce qui fait que les pharmacies ont de plus en plus de patients qui viennent au comptoir. Et il faut aller de plus en plus vite pour délivrer, avec un niveau de contrôle, une charge administrative qui est importante. Comment faire en sorte de soulager la charge administrative ?
Quand vous arrivez dans une pharmacie, vous donnez une ordonnance. Le pharmacien va chercher les produits, ou ils les appellent en tapant sur son clavier le nom du produit. Ça prend beaucoup de temps, c’est une source d’erreur importante. Et au bout du compte, le pharmacien a l’obligation de scanner l’ordonnance, pour l’envoyer à la Sécurité sociale. En prenant toutes ces tâches, on s’aperçoit qu’il est possible de supprimer la retranscription. Nous avons donc décidé de partir du scanner de l’ordonnance, et de laisser l’intelligence artificielle faire la retranscription, avec un taux de réussite qui atteint 99 %.
Le logiciel va voir l’ordonnance, l’analyser, regarder les habitudes du patient, vérifier les stocks de l’officine. Et, automatiquement, produire à l’écran quelque chose qui va correspondre aux besoins du patient, en conseillant par exemple des génériques. Il nous a fallu un an et demi de travail pour arriver à cette solution.
Après un trou d'air, le groupe a annoncé le retour de la croissance au troisième trimestre 2024. Comment allez-vous terminer l’année et quelles sont les perspectives pour 2025 ?
2024 est une année atypique pour le groupe. Equasens est une société en croissance permanente depuis de longues années, et nous avons subi les difficultés du marché. Des difficultés politico-économiques qui ont touché toutes les entreprises de France, et particulièrement dans le domaine de la santé. À partir du mois de juillet, les commandes sont reparties, parce que la confiance est revenue aussi chez les professionnels de santé. Mais les aléas politiques ont fait que le niveau de croissance a baissé. Maintenant, ce que nous observons, c’est que le deuxième semestre sera en reprise, le troisième trimestre ayant été à peu près stable, soit +0,3%. 2025 devrait être dans la prolongation, et donc nous allons reprendre progressivement notre rythme habituel de croisière.
Vous vous développez aussi à l’international. Quelles ont été les dernières opérations ? Votre politique de croissances externes à l’étranger est-elle toujours d’actualité ?
Notre dernière croissance externe européenne, en Allemagne, ne va pas contribuer à la croissance du groupe. Nous l’avons dit, nous avons acheté un savoir-faire avant tout. Il s’agit d’un tout petit éditeur allemand qui a 350 pharmacies et qui n’avait pas d’activité commerciale. L’idée en mettant un pied en Allemagne, était de trouver un petit éditeur, connu pour ses compétences, pour reconstruire un nouveau logiciel sur la base de notre logiciel italien. C’est trois ans de travail, un an est déjà passé. En Angleterre, où nous avons fait une acquisition il y a quelques années, avec un logiciel pour la dispensation des médicaments dans les EPHAD, là, nous allons sortir notre logiciel de gestion des EHPAD, qui s’appelle Titan Link. Globalement, pour ce qui est des acquisitions, nous restons à l’écoute pour compléter notre offre.