Chaque année, la Fédération Réseau Entreprendre accompagne plus de 1 500 entrepreneurs lauréats dans leurs projets de création, de reprise ou de développement. La conjoncture économique actuelle peut inquiéter les porteurs de projet. Est-ce le bon moment pour entreprendre ou reprendre une entreprise ?
La période économique est un peu incertaine et peut paraître anxiogène. Mais je suis persuadé que ces périodes, qui ne sont pas les plus faciles, sont aussi des belles périodes d’opportunités. Il ne faut pas s’arrêter au contexte économique immédiat. Des entreprises sont à reprendre dès aujourd’hui, quel que soit le climat général. Même dans une conjoncture perçue comme difficile, l’activité économique reste réelle, et de nombreux porteurs de projet arrivent avec des idées solides. Il est essentiel de les accompagner pour transformer ces intentions en réussite entrepreneuriale.
Cela exige plus de vigilance et de rigueur dans l’accompagnement, sans que cela devienne un frein. Au contraire, c’est une raison de plus pour être pleinement aux côtés des entrepreneurs lauréats. L’accompagnement est là pour les aider à faire face aux premières difficultés et à appréhender et hiérarchiser les premières actions à mettre en œuvre. Nos accompagnateurs constituent un œil extérieur qui permet de donner de la hauteur à ces nouveaux chefs d’entreprise par rapport aux décisions à prendre et aux stratégies à mettre en place.
En quoi les créateurs d’aujourd’hui diffèrent de ceux d’hier ?
Il y a effectivement un changement chez les créateurs et repreneurs d’entreprise d’aujourd’hui. Tous ont une approche de la RSE ou de l’environnement, ce qui était très atypique il y a vingt ans. Aujourd’hui, cette dimension est intégrée dès le départ, à des degrés divers selon les profils, les cultures ou les secteurs. Les questions liées à l’environnement, à l’impact, aux RH ou à l’organisation du travail sont posées dès le début des projets. Ce ne sont plus des sujets annexes, mais des éléments structurants, au cœur même des modèles de création, de reprise ou de développement. C’est devenu la culture commune. Les porteurs de projet se sentent naturellement responsables de ce qu’ils font et de ce qu’ils vont faire avec leur entreprise. Beaucoup sont aussi en quête de sens : derrière un projet entrepreneurial, il y a souvent un projet de vie nourri de convictions personnelles. Nous sommes là pour les aider à structurer cette approche RSE dans un modèle économique viable.
À quels grands défis doivent-ils faire face ?
Leur premier défi reste financier : il faut des fonds pour créer, reprendre ou développer une entreprise. Mais le sujet est mieux appréhendé aujourd’hui. Nos entrepreneurs lauréats prennent vite conscience de l’importance de bien financer leur entreprise dès le départ, faute de quoi la montée en puissance s’avère difficile. Nous faisons en sorte qu’il n’y ait pas de projet qui démarre en étant sous-financé et qui compterait déjà des faiblesses risquant de nuire par la suite.
"Recruter et fidéliser des collaborateurs qualifiés, formés et performants sans turnover excessif constitue un vrai enjeu alors même que de nombreux métiers sont en tension"
Deuxième sujet stratégique, au même titre que le financement, les ressources humaines. Les porteurs de projet savent que la véritable valeur de l’entreprise, ce sont les collaborateurs. Ils ont conscience qu’il faut les attirer, les fidéliser et les faire monter en compétences. Or, recruter et fidéliser des collaborateurs qualifiés, formés et performants sans turnover excessif constitue un vrai enjeu alors même que de nombreux métiers sont en tension actuellement. Autre sujet commun à tous les créateurs repreneurs et développeurs d’entreprise, les enjeux environnementaux. Nous n’accompagnons pas de porteur de projet qui n’en ferait pas un sujet ou qui ne veut pas en entendre parler : ça ne peut plus être ignoré.
La solitude fait-elle également partie des défis historiques des entrepreneurs ?
Par son accompagnement, Réseau Entreprendre permet de rompre la solitude du dirigeant. Cet accompagnement, assuré par des chefs d’entreprise expérimentés, dure deux à trois ans et combine un suivi individuel avec des rendez-vous mensuels, et un accompagnement collectif à travers le club des entrepreneurs lauréats, qui favorise l’échange entre pairs. Aucun entrepreneur ne doit rester seul. Ce soutien de proximité, assuré par des pairs ancrés dans le territoire, ayant eux-mêmes l’expérience de l’entrepreneuriat local, contribue fortement à la pérennité des entreprises : trois ans après leur création ou leur reprise, neuf lauréats sur dix sont toujours en activité — un taux largement supérieur à la moyenne nationale, qui n’est que de six sur dix.
"Lorsqu’il n’y a pas de repreneur, c’est souvent une activité qui disparaît, avec un impact direct sur l’économie locale, notamment dans les territoires ruraux."
Au-delà de la solitude de l’entrepreneur, d’autres défis plus globaux se dessinent dans le paysage économique français. Parmi eux, la transmission d’entreprise, devenue un véritable enjeu national face au vieillissement démographique des dirigeants…
Nous portons une attention particulière au sujet de la reprise d’entreprise. D’ici 2035, près d’un million d’entreprises seront à transmettre. Or, sur les 180 000 à 190 000 entreprises à reprendre chaque année en France, seules 50 000 le sont effectivement — à peine un quart. Lorsqu’il n’y a pas de repreneur, c’est souvent une activité qui disparaît, avec un impact direct sur l’économie locale, notamment dans les territoires ruraux. Il y a là un vrai risque de désertification et de perte de souveraineté économique. Les reprises, surtout en dehors des grands centres, sont plus complexes à organiser. Pourtant, elles sont essentielles pour maintenir un tissu économique et préserver des emplois. Nous accompagnons les repreneurs sur deux volets : humainement, pour qu’ils réussissent à prendre le train en marche, et financièrement, via nos prêts d’honneur qui renforcent leurs fonds propres. Ces prêts leur permettent d’obtenir plus facilement des financements bancaires, et donc de sécuriser leur projet. Ce sont des outils concrets qui contribuent à la pérennité des entreprises et à la sauvegarde de l’emploi sur les territoires.
Contrairement à l’Allemagne ou l’Italie, où la reprise d’entreprise est davantage valorisée et intégrée dans les cursus de formation, la France souffre-t-elle encore d’un manque de culture de la transmission ?
En France, la transmission d’entreprise reste freinée par un manque de culture entrepreneuriale autour de la reprise, contrairement à des pays comme l’Allemagne ou l’Italie où cette voie est mieux reconnue. Dans l’enseignement supérieur français, et notamment dans les grandes écoles de commerce, la création d’entreprise est évoquée, mais la reprise reste largement absente des parcours. Pourtant, des personnes formées pourraient être en capacité de reprendre mais manquent d’information et d’accompagnement pour se lancer. Depuis le covid, nous rencontrons néanmoins des profils de quarantenaires, anciens cadres de grands groupes, qui veulent changer de vie et de lieu de vie et se lancent dans la reprise avec une vraie envie de diriger et de faire évoluer ces entreprises. Car la reprise ne consiste pas seulement à perpétuer une activité existante : cela peut être le point de départ d’un vrai projet de développement. De notre côté, nous allons mieux faire savoir que l’on accompagne également les reprises d’entreprise.
Les incertitudes récurrentes autour du pacte Dutreil constituent-elles un obstacle majeur à la pérennité des transmissions ?
Oui, tout à fait. Lorsqu’on prépare une transmission ou une reprise, on a besoin de visibilité et de stabilité. Les projets se construisent sur le moyen terme et nécessitent un cadre fiable pour avancer sereinement.
Comment se porte Réseau Entreprendre et quelles sont ses ambitions ?
Nous allons continuer à accompagner au mieux les créateurs et repreneurs qui développent de l’emploi sur les territoires. Outre l’accompagnement humain, Réseau Entreprendre soutient les porteurs de projet avec des prêts d’honneur allant de 15 000 à 90 000 €, pour une moyenne de 37 000 euros. Ce soutien financier renforce la solidité des projets en facilitant l’accès à d’autres financements : pour 1 euro prêté, l’effet de levier peut atteindre jusqu’à 13 euros. Nous intervenons dès le démarrage, lors d’une reprise ou dans des phases de croissance, sur l’ensemble des problématiques rencontrées : financières, RH — de plus en plus centrales —, mais aussi juridiques, marketing ou stratégiques.
"Notre ambition est de faire réussir ceux qui démarrent et ceux qui reprennent une entreprise et d’accélérer le changement d’échelle des entrepreneurs"
L’objectif est clair : permettre aux entrepreneurs de se développer rapidement et durablement, au plus près des besoins de leurs clients et de leur marché. Avec nos programmes de croissance, nous accompagnons également les dirigeants dont l’entreprise est en phase de développement, réalisant déjà plus de 500 000 euros de chiffre d’affaires et comptant au moins cinq salariés. L’ambition est de les aider à franchir un cap stratégique et à structurer leur croissance.
Notre ambition est de faire réussir ceux qui démarrent et ceux qui reprennent une entreprise et d’accélérer le changement d’échelle des entrepreneurs en transformant plus de TPE en PME et de PME en ETI.
Où en est le déploiement géographique de la Fédération ?
Réseau Entreprendre compte aujourd’hui 65 associations réparties sur 141 implantations en France et à l’international, dont dix créées au cours des trois dernières années. L’objectif est clair : poursuivre cette dynamique pour mailler encore davantage le territoire et rester au plus près des créateurs et repreneurs. Nous voulons que chaque porteur de projet, où qu’il se trouve, puisse être accompagné, financé et soutenu durablement. Notre ambition est de proposer un accompagnateur situé sur le même territoire et bassin d’emploi que l’entrepreneur. Le rythme visé est de trois à cinq nouvelles implantations par an, soit quinze à vingt sites supplémentaires dans les trois prochaines années, pour renforcer une présence de proximité partout en France.