Le Village des marques de Nailloux, le Centre Pierre Potier, anciennement Itav, des bâtiments pour Airbus, France Telecom, Carrefour, etc. Des références dont peut se féliciter Jany Trauque, dirigeante de l'entreprise LTR qu'elle a créée en 1988. Surtout qu'elle partait avec un sérieux «handicap»: une femme dans le secteur du BTP, c'est en effet rare voire unique. Mais pour cette passionnée de golf, qu'elle pratique depuis une dizaine d'années, le handicap est un atout... Et si se faire une place dans un milieu essentiellement d'hommes n'a pas été facile, elle a su s'imposer et peser sur le marché local. «On a tous les défauts quand on est une femme et qu'en plus, on ne joue pas au rugby, confirme Marie-José Duprat, dirigeante de Duprat SA, qui travaille régulièrement avec Jany Trauque depuis quinze ans. Il faut faire ses preuves et travailler quatre fois plus. Mais quand la reconnaissance est là, elle est acquise. Et à Toulouse, Jany est reconnue.»
Faire ses armes
L'envie d'entreprendre et de relever des défis, Jany Trauque la tient de sa famille. Fille et petite-fille de commerçants, installés à Limoux, elle garde en mémoire l'image de sa grand-mère, gérante d'un magasin de tissus. «À la tête d'une entreprise d'une vingtaine de personnes, elle avait toujours des projets. Elle a aussi lancé un magasin de chaussures. Quant à ma mère, qui a repris la suite, elle a choisi de vendre du prêt-à-porter. Elle allait souvent s'approvisionner à Paris », se souvient-elle. Une démarche plutôt atypique pour une commerçante d'une petite ville telle que Limoux. Jany Trauque fait sienne cette fougue créatrice tout en désirant suivre les traces de son père, qui travaille dans le BTP. Un secteur qu'elle n'embrassera pourtant pas tout de suite...
De la nutrition au BTP
«Mes parents me destinaient au métier de professeur de gym», raconte-t-elle. Elle choisira la nutrition. Un BTS en poche, elle crée un magasin de diététique à Limoux puis un centre à Alet-les-Bains. «Le concept était novateur mais c'était peut-être trop tôt», constate-t-elle, sans regrets. Freinée dans son élan, la jeune femme vend son affaire et part en Espagne travailler dans la restauration. «Ce fut une période enrichissante, j'ai rencontré plusieurs cultures et cela m'a donné une certaine ouverture d'esprit», explique-t-elle. De cette époque, Jany Trauque n'a pourtant gardé aucun contact et avoue avoir facilement tourné la page, mue par un désir d'aller toujours de l'avant.
Parcours initiatique
De retour en France, au hasard des rencontres - son second mari est architecte - , elle fait la connaissance de Robert Vallée et son frère, tous deux chefs de chantier. Elle pénètre ainsi dans un univers où «la femme ne peut pas aller», selon les dires de son père. En 1985, ils commencent ensemble à réaliser de maisons individuelles pour des particuliers. Deux ans plus tard sont nés Les Travaux de Razes (LTR, devenus aujourd'hui Les Travaux Régionaux). Elle prend les rênes de l'entreprise et les deux frères sont sur les chantiers. «Une femme qui fait du gros oeuvre à Limoux, c'était impensable, inimaginable», insiste-t-elle. Elle avoue qu'il fallait une bonne dose d'inconscience pour se lancer et se souvient des premières années comme les plus dures de sa vie. «Il fallait que je prouve que je pouvais faire mieux dans un milieu réservé aux hommes. En plus, j'étais seule dans cette aventure. Je ne connaissais pas mes limites et cela décuplait mes capacités», se rappelle-t-elle. Elle décroche son premier marché important avec le Leclerc de Limoux. Elle fait donc ses premières preuves dans le secteur de la grande distribution, et malgré cela, son père n'a jamais cru que ça allait fonctionner. «Avant sa mort, je lui ai montré ce que j'avais réalisé. Il m'a dit: ?Ce n'est pas possible?», raconte-t-elle. Si la reconnaissance paternelle a fait défaut, Jany Trauque n'a pas lâché prise et ce, sans amertume. «Aujourd'hui, je pense être respectée voire crainte. De toute façon, la concurrence est rude, je n'ai pas le temps de m'occuper des commentaires des uns et des autres», conclut-elle.
Être à la tête d'une entreprise de BTP, qui plus est dans le gros oeuvre, n'est pas une tâche facile pour une femme. Jany Trauque, qui dirige la société toulousaine LTR depuis plus de vingt ans, le sait et c'est justement ce qui la motive.
Marie Lepesant