La Mayenne compte 15 % des 32 700 salariés qui travaillent dans le secteur automobile en Pays de la Loire. Et 4,5 % des salariés du département sont entièrement consacrés à la filière (2,3 % des effectifs au niveau régional - chiffres Insee 2024 comprenant les sites Michelin et Valeo avant fermeture). Face à la crise que traverse l’industrie automobile, la transition de sous-traitants ou équipementiers vers la production militaire peut donc concerner la Mayenne. Comment analysez-vous cette perspective ?
Sur le marché de la Défense, on peut dire que Donald Trump nous a aidés à relancer la production en poussant l’Europe à devenir plus indépendante au niveau militaire. Cela peut aider à maintenir ou créer de l’emploi localement. Néanmoins, cela soulève des questions préalables. La première est évidemment de savoir si l’État français se met en ordre de marche pour avoir les capacités d’entrer en guerre. Personnellement, je pense que personne ne souhaite aller vers cette éventualité. La deuxième est d’être clair et de comprendre ce qui se passe : cela signifie-t-il de relancer la production militaire et d’aider à conserver une industrie automobile en France ? Ou s’agit-il de faire évoluer nos outils vers une autre activité et d’abandonner définitivement le secteur automobile ? La troisième question, ce sont les investissements : faire évoluer un outil industriel prend du temps, nécessite des changements de process, de la formation, voire de la recherche.
"La production d’électroménager est partie en Chine. La production d’informatique et téléphonie s’est concentrée en Asie. Il nous reste le secteur automobile"
Si l’État incite les entreprises à accélérer dans un secteur stratégique, nos dirigeants nationaux doivent ensuite rester alignés et ne pas revenir sur ce qui était prévu deux ou trois ans après.
Votre propre entreprise, Snero (fabricant d’outillage de presse, découpe et emboutissage), travaille beaucoup pour le secteur automobile. Comment vous adaptez-vous au contexte actuel ?
Aux débuts des années 2000, nous avions trois grands marchés. Nous travaillions pour les fabricants d’électroménager. La production est partie en Chine. Nous fournissions aussi des acteurs de l’informatique et de la téléphonie. Là encore, la production s’est concentrée en Asie. Il nous reste le secteur automobile. Mais nous voyons ce qui se passe actuellement en Europe. Nous devons donc trouver d’autres débouchés, cela nous oblige à évoluer, nous adapter, et à nous faire connaître auprès d’éventuels nouveaux clients qui sont sur des marchés spécifiques de la découpe. Par exemple, nous avons réalisé des prototypes pour la découpe de matière plastique ou de mousse. Notre conception correspond à la demande de nouveaux clients, mais la production peut ensuite être réalisée en Europe Centrale. Donc aujourd’hui, j’exporte nos outils un peu malgré moi, pour des usines en Pologne et en République tchèque notamment, alors qu’on nous parle de réindustrialisation de la France…
S’adapter implique-t-il de concentrer les outils industriels ?
Pas forcément. Avec mon associé (Thierry Coquereau, depuis 2004), nous aurions pu décider de regrouper l’ensemble de nos activités. Mais nous avons conservé nos trois entreprises (7 M€ de CA au total), chacune sur un site distinct. Snero à Meslay-du-Maine (26 salariés), Roussel Mecab (18 salariés) en Maine-et-Loire et DMF Usinage (6 salariés) dans l’Orne. Quand tout cela se passe bien, cela permet de conserver des savoir-faire au sein des entreprises et d’éviter les problématiques de recrutement. Cela nous offre aussi une présence plus étendue, afin de toucher une clientèle plus large.
Globalement, comme se porte l’industrie en Mayenne en ce début 2025 ?
Nous sommes l’un des départements les moins touchés par la baisse d’activité en France. Cela s’explique sans doute par des spécificités, le fait que beaucoup d’entreprises soient familiales, avec des dirigeants qui laissent du temps au temps et n’ont pas la nécessité d’avoir des retours sur investissement sur le temps court. Nous avons aussi beaucoup d’entreprises qui sont des "pépites", qui sont réparties dans tout le département et sont très diversifiées : dans le secteur automobile, l’agroalimentaire, la plasturgie, l’électronique, etc. Néanmoins, le recours à l’intérim a fortement diminué et le chômage a quand même un peu augmenté en Mayenne (+13 % de demandeurs d’emploi en un an, chiffres 2025, NDLR), surtout chez les jeunes (+25 %). Ce qui pose de réelles questions pour l’avenir.
Des questions sur le chômage des jeunes ?
Il faut conserver les jeunes sur le territoire, ils représentent les compétences de nos entreprises pour demain. Chaque année, 80 % des jeunes vont jusqu’au niveau bac, mais les 20 % restants, on en fait quoi ? Il faut pouvoir intégrer ces jeunes dès le niveau CAP en apprentissage dans nos entreprises. C’est la vocation par exemple de May’Usinage, l’école de production que nous avons créée en 2021. Et nous conseillons à nos adhérents de bien regarder l’origine géographique des jeunes qu’ils accueillent. Parce qu’il y a plus de chances qu’un apprenti formé dans une entreprise située près de chez lui reste ensuite en tant que salarié dans ladite entreprise, ou au moins sur le territoire.
"Nous organisons des jobs dating entre des salariés concernés par un PSE et des employeurs locaux"
Nous conseillons de faire la même chose d’ailleurs pour les candidats à l’embauche. Parce qu’on sait qu’en dehors des cadres, les salariés sont moins mobiles, pour différentes raisons. Dans la plupart des cas, c’est dans un rayon de 30 kilomètres maximum autour d’une usine.
Malheureusement, il arrive que des usines ferment ou licencient…
Au-delà de l’attractivité, il faut aussi parvenir à conserver tous les savoir-faire présents sur notre territoire. Pour cela, à l’UIMM, nous voulons être réactifs. Nous organisons des jobs dating orientés entre des personnes concernées par un PSE ou déjà licenciées et des employeurs en recherche de personnes qualifiées. Si ces salariés veulent rester dans leur métier ou leur branche d’activité, on œuvre ainsi à ce qu’il reste en Mayenne.
Et comment attirer les jeunes dans vos métiers ?
On sait qu’il faut convaincre les parents d’abord. Surtout lorsqu’un membre de la famille a connu un licenciement ou une fermeture d’usine. Et lorsqu’il y a des actualités comme chez Michelin (qui ferme actuellement ses sites de Cholet de Vannes, NDLR) cela ne redonne pas confiance dans l’industrie… Mais la promotion des métiers est un travail à long terme. Nous devons intervenir davantage auprès des jeunes dès le collège, lors d’événements, par des visites, etc. De la même manière, nous voulons attirer les femmes ; nous nous alignons sur les ambitions de l’UIMM au niveau national de compter 33 % d’emplois féminins d’ici 2033.
Comment les chefs d’entreprise appréhendent-ils les défaillances inhérentes à un contexte économique difficile ?
Cela peut paraître étonnant, mais finalement, peu de dirigeants sont au fait des mécanismes, dispositifs et voies juridiques qui existent. Procédure de sauvegarde ou redressement judiciaire sont des sujets qui dérangent, auxquels les chefs d’entreprise préfèrent ne pas penser. Pourtant, connaître les procédures peut permettre de s’y préparer, voire d’essayer d’anticiper. C’est notre rôle à l’UIMM de sensibiliser et d’accompagner nos adhérents sur ces sujets, de les former sur le juridique, sur le dialogue social. Les accompagner sur ce volet peut aussi permettre de désamorcer des problématiques liées à la colère de salariés quand la conjoncture est plus compliquée.
La conjoncture a-t-elle un lien avec le recentrage de vos services sur les missions directement liées à l'industrie ?
Nous avons surtout voulu nous focaliser sur leurs besoins de nos adhérents et lancer des initiatives, à effectif constant. Comme pour les dispositifs de financements ou de formation, les dirigeants reportent souvent des projets face à la multiplicité des mécanismes existants. Nous faisons en sorte de leur simplifier la tâche en les orientant vers les dispositifs les plus pertinents pour eux ou les personnes qui vont directement pouvoir leur apporter des réponses précises. Évidemment, actuellement, nous informons beaucoup sur la nouvelle convention professionnelle, désormais unique au niveau national.