Ce petit bonhomme jaune dans un carré noir est le marin qui a parcouru le plus de milles au monde, du Raz de Sein au Pacifique. Emblème des vêtements Guy Cotten, il navigue sur les bateaux de pêche comme sur les Formules 1 de la voile. Quatre skippers du Vendée Globe l'ont encore embarqué cette fois-ci. «Ceux qui seront sur le podium», pronostique le fondateur de la société éponyme, 72 ans, désormais président du conseil de surveillance d'une entreprise qu'il codirige avec sa fille aînée Nadine Bertholom. C'est avec bon sens et une forte intuition que Guy Cotten s'est lancé dans la couture de haute mer en 1964. Représentant en vêtements de travail de métier, le Finistérien observe les habits de marins pêcheurs, selon lui inadaptés. L'idée lui vient de remplacer le coton enduit de leurs cirés par un tissu plus léger, fait de maille de polyester recouverte d'une induction de PVC. Plus étanche et plus résistant: c'est une révolution au port! Pendant qu'à bord des chalutiers Guy Cotten démontre les bienfaits de ses produits, sa femme Françoise coud les premiers prototypes dans un atelier de 25m². Très vite, la flotte du Finistère Sud s'en empare. Le ciré jaune démarre son tour du monde, adopté par les pêcheurs espagnols, britanniques, africains, américains... Avec les "voileux", notamment ceux de l'école des Glénans, il tire aussi des bords qui lui inspirent la création de la veste Rosbras (ciré avec fermeture éclair, double patte et velcro). Il gagne les pontons d'Europe et même les cours des lycées parisiens. «Après la sécheresse de l'été 76, l'automne a été très pluvieux. On en a fait du ciré!», se souvient l'industriel.
Expansion internationale
Depuis quarante ans, ces usagers de tous bords guident les créations. Vestes de quart, salopettes, pantalons, vareuses, gilets, sacs... Cotten renforce des parties, soude les coutures, double les couches, ajoute des harnais, du velcro, du néoprène et invente de multiples astuces pour améliorer le confort et la sécurité. L'entreprise saisit l'arrivée de la matière polaire, le créneau du loisir et de la balade en bord de mer, où il est davantage concurrencé. En rachetant à Pirelli en 1988 la société Piel, leader du vêtement de plongée, l'activité se diversifie. Une combinaison intégrale de survie pour les coureurs au grand large et des maillots pour les baigneuses de l'hiver sont mis au point. Aujourd'hui, la gamme des cirés ne compte pas moins de 30 modèles. Un total de 450.000 pièces sortent des sites de production chaque année et sont commercialisées dans 28 pays du monde. L'entreprise familiale a ouvert des filiales à Plymouth en Grande-Bretagne, à New-Bedford aux USA et à Vigo en Espagne. Les ventes à l'export représentent 25% du chiffre d'affaires. Pour lutter contre la concurrence, Guy Cotten «consent» à ouvrir un atelier de confection à Madagascar en 1998, mais ne dérive pas vers la sous-traitance. Il souhaite conserver la maîtrise de fabrication, gage de sa qualité. Depuis l'origine, c'est d'ailleurs auprès d'un fournisseur exclusif de l'Ardèche (Chomara) qu'il déniche sa matière première, livrée en rouleaux dans ses ateliers.
Mers et champs
L'activité se concentre aujourd'hui sur le vêtement professionnel (50% des ventes), dont la gamme se décline en version des mers et des champs. Fidèle à son intuition de départ, le Concarnois est conscient que son point fort est là. La technicité est sa griffe, l'ergonomie et la sécurité sont ses couleurs. Dans un contexte de mondialisation, doublé d'une récession, il est risqué de céder aux sirènes de la mode, dont le caractère éphémère complique la gestion des stocks. Déjà la crise de la pêche et un automne sec ont ralenti les commandes en octobre et freiné de façon inhabituelle la production de cette fin d'année. L'entreprise a été contrainte de réduire la toile sans toutefois générer de chômage réel: 42heures de travail ont été gelées pour 110 salariés. Un accord d'entreprise permet de les échelonner en 2009 lors de pics d'activité sur le principe d'un compte épargne temps. «Les commandes ont bien repris et vont permettre un rééquilibrage», assure Nadine Bertholom qui met sereinement le cap sur 2009. L'année sera marquée par l'arrivée d'un nouveau procédé isolant (Isolatech) dans les collections. Parti en guerre contre l'humidité, le petit bonhomme jaune de Concarneau pourrait ainsi conquérir de nouveaux marchés. Celui des sacs de bord notamment, avec une gamme tout juste remaniée. Fashion mais étanche.
Le ciré jaune a fait le tour du monde. Depuis 40 ans, au bout du quai à Concarneau, Guy Cotten conçoit des vêtements qui mettent les marins au sec et à l'abri.
Marguerite Castel