"L’entrepreneuriat est un levier pertinent pour apporter des solutions aux territoires ruraux, mais il est sous-utilisé", confie Eric d’Engenières, directeur des programmes de la Fondation Entreprendre. Créé en 2008, l'organisme soutient les associations qui souhaitent entreprendre, en finançant leurs projets, et en partageant des bonnes pratiques entrepreneuriales. L’idée d’un programme pour développer l’entrepreneuriat au service du monde rural a ainsi été élaborée avec des associations et financeurs. Trois ans plus tard, Eric d’Engenières livre un bilan positif de l’expérimentation.
D’où est né le programme Entreprendre en ruralité ?
Eric d'Engenières : Les territoires ruraux sont dépendants le plus souvent de l’État et des services publics. Notre idée était de pouvoir activer la réponse entrepreneuriale aux enjeux sociaux et climatiques de ces territoires. C’est un levier qui a pour le moment été sous-utilisé alors qu’il est pertinent.
En quoi consiste ce programme ?
Nous avons monté un collectif de financeurs qui ont une expertise de la ruralité, avec la fondation RTE Ruralité, Terre & Fils, AG2R la Mondiale. Ensemble, nous avons sélectionné quatre partenaires associatifs reconnus localement : Airelle (Nouvelle-Aquitaine), ATIS (Nouvelle-Aquitaine), La Chartreuse de Neuville (Hauts-de-France) et Ronalpia (Auvergne-Rhône-Alpes).
L'objectif était de favoriser l’émergence de dispositifs d’accompagnement à l’entrepreneuriat en milieu rural, en mettant en lien les citoyens qui ont un besoin spécifique, et des porteurs de projet, avec les élus et acteurs économiques locaux, afin de créer des synergies. Cela peut donner lieu à des coups de pouce avec du mécénat d’entreprise, un accès facilité à des salles, des échanges d’informations…
Nous avons mené des expérimentations en Nouvelle-Aquitaine, Auvergne-Rhône-Alpes et dans les Hauts-de-France, en accompagnant 263 porteurs de projets. Au total, 13 120 personnes ont participé aux projets et nous avons touché 40 000 habitants.
Quels sont les enjeux majeurs des territoires ruraux ?
On constate une forte inégalité territoriale entre les territoires ruraux et les territoires urbains et périurbains. Il y a des enjeux d’accès à l’offre médicale notamment, à la culture, à l’émancipation personnelle. Les inégalités créent des situations de déclassements. Certains territoires se sentent délaissés.
D’un autre côté, la ruralité apporte aussi une vision très positive : des spécificités géographiques, patrimoniales, culturelles, gastronomiques, la proximité avec la nature… Sur les enjeux de la transition écologique et sociale, ces territoires sont aussi en avance. Ils disposent d’une autonomie plus grande et peuvent ainsi bouger plus vite, car leur action s’inscrit dans une plus petite échelle.
Que peut apporter l’entrepreneuriat aux territoires ruraux ?
Pour ceux qui ressentent un besoin d’émancipation personnelle, l’entrepreneuriat est une manière de trouver du sens. Pour les territoires, ce sont des projets qui peuvent déployer une nouvelle offre sur des besoins non couverts comme l’alimentation, sur le bien vieillir, la mobilité, la culture. L’entrepreneuriat crée de nouvelles solutions en faisant coopérer les acteurs d’entre eux, sans dépendre des actions de l’État.
Quels types de projets ont vu le jour ?
Environ un tiers des projets créés touchent au lien social, un quart au bien vieillir, un quart à la valorisation de savoir-faire locaux, et 10 % à la mobilité. Certains prennent la forme d'une association, d'autres d'une microentreprise.
En Ardèche, nous avons accompagné une épicerie locale dans son développement. Elle a finalement abouti à un modèle de pluri activité, avec un bar, des logements, et une librairie. Elle a réalisé une levée de fonds de 800 000 euros. Dans le Pas-de-Calais, des entrepreneurs ont porté des projets pour relancer la filière de la faïence de Desvres. Nous les avons aidés à obtenir une indication géographique. Un autre exemple : en Dordogne, des habitants ont exprimé un besoin d’habitat intergénérationnel et la mairie a pu s’en emparer et mettre en œuvre le projet.
Quels sont les freins au développement de l’entrepreneuriat en territoire rural ?
Concernant les porteurs de projets, l’un des principaux freins est la mobilité. Il rend plus difficile la constitution d'un réseau, qui est un élément déterminant dans la dynamique entrepreneuriale. Une autre difficulté est qu’on s’adresse à des marchés moins importants qu’en ville, donc cela prend beaucoup plus de temps de trouver un modèle économique pérenne.
La conséquence est qu’il y a beaucoup plus de projets hybrides de pluri activité. Ce peut-être par exemple une épicerie ou un café librairie. Par ailleurs, il existe peu d’aide de financement pour les entrepreneurs. Toutes ces caractéristiques rendent d’autant plus pertinente et nécessaire la coopération entre tous les acteurs locaux.
Votre programme de trois ans vient de se terminer, quelle suite allez-vous lui donner ?
Les retours sur ce programme sont très positifs, donc nous voulons nous assurer que les dispositifs mis en place puissent continuer. Nous allons lancer un nouveau programme pour amplifier ce mouvement en soutenant plus d’acteurs associatifs, et en transférant notre expertise vers les élus locaux.
On sent que l’échelle du territoire prend son sens et permet de réaliser beaucoup de choses. Dans un moment de division, le territoire est un point de ralliement pour faire se retrouver les gens.