En quoi consiste le "Tour de France de l’IA" de Microsoft qui a débuté fin novembre à Mulhouse ?
Nous sommes dans la continuité de l’initiative intitulée "À vous l’IA" lancée avant Choose France 2024. On souhaite aussi contribuer à l’initiative "Osez l’IA", portée par le gouvernement. On est dans une démarche d’accélérer l’innovation, l’adoption et la formation à l’intelligence artificielle, au plus proche des écosystèmes régionaux. Dans chaque ville, nous amenons le meilleur de nos experts, de nos programmes et de notre écosystème de partenaires (France Travail, fédérations d’entreprises, associations…).
Peut-on comparer votre Tour de France de l’IA à une mission d’évangélisation ?
Cela va plus loin que ça. Je préfère le terme de sensibilisation. On n’est plus là à expliquer aux entreprises ou aux start-up ce qu’est l’IA ou pourquoi il faut y aller. Désormais, c’est comment on y va. J’ose espérer que les personnes qui étaient dans la salle à Mulhouse sont reparties avec des clés de compréhension et de mise en œuvre. L’objectif est d’identifier leurs premiers cas d’usage et comment elles vont pouvoir embarquer l’ensemble de leurs collaborateurs et collaboratrices pour en faire des acteurs du changement et pas des personnes potentiellement réfractaires à l’IA. En ayant conscience qu’elles vont devoir travailler sur leur organisation, la culture de l’entreprise, identifier la valeur pour aller chercher un retour sur investissement. Dans ce Tour de France, on mobilise des experts pour des sessions techniques. Ce qu’on veut, c’est donner les clés pour passer à l’action.
Quelles sont les sollicitations qui remontent le plus souvent de la part des entreprises ?
D’une manière générale, on constate une accélération fulgurante de l’IA dans l’usage. Microsoft vient d’éditer son premier rapport d’analyse de la diffusion de l’IA dans le monde. On mesure à 1,2 milliard de personnes qui ont déjà utilisé l’IA générative dans un environnement professionnel ou personnel. J’ai été très agréablement surpris de constater que la France est 5e à ce classement. On est à 40,9 % des personnes en âge de travailler qui utilisent l’IA générative. C’est une bonne nouvelle, ne serait-ce que par rapport aux États-Unis où ce taux avoisine les 20 %.
"Les deux principaux freins concernent l’absence de formation des managers et les cas d’usage qui n’ont pas été identifiés"
Par contre, lorsqu’on s’appuie sur le dernier rapport de Bpifrance qui interroge les PME et les ETI du pays, on a un taux d’adoption qui se situe entre 20 et 30 % selon les critères. Les deux principaux freins concernent l’absence de formation des managers et les cas d’usage qui n’ont pas été identifiés. Le sujet, ce n’est pas ce que l’IA générative peut opérer pour ces organisations, mais ce qu’elles souhaitent en faire d’un point de vue business. Est-ce que c’est améliorer l’expérience client, ses process ou enlever ce caillou dans la chaussure de certains réfractaires au sein de son personnel ? Le message, c’est : partez de votre problématique business afin de voir si l’IA générative ou les outils du numérique peuvent y répondre. Cela a l’air évident quand on le dit comme cela, mais on a parfois tendance à avoir une approche techno centrée qui déconnecte de la réalité. Alors que l’IA générative est facilement accessible, on peut mettre en place des scénarios d’usage sans faire une seule ligne de code. Le tout est de partir de ses problématiques métiers et d’identifier ses cas d’usage.
On a encore du mal à mesurer l’impact de l’IA sur l’emploi aussi bien en termes de créations que de suppressions de postes… Comment voyez-vous la chose ?
Le World Economic Forum vient de publier des chiffres sur ce sujet avec un ratio plutôt positif de l’ordre de 7 % en matière de créations d’emplois. Pour moi, la bonne question, c’est de savoir comment les emplois vont être transformés.
Lorsqu’on met en place un processus avec de l’IA générative, l’enjeu est de savoir quelle est la part d’une tâche que je délègue et où est-ce que je remets de l’humain dans la boucle. Car c’est éminemment nécessaire de continuer à avoir de l’accueil client, de l’empathie, de l’intelligence émotionnelle et collaborative. Le travail et les métiers vont évoluer dans plusieurs axes.
Dans un premier temps, l’arrivée de l’IA générative nécessite d’avoir de nouvelles compétences : il faut la comprendre en ayant cette nouvelle littératie numérique et data en plus de la dimension d’IA responsable et éthique. Outre cette littératie, il conviendra de savoir prompter et d’utiliser son esprit critique. Il faut donner ce socle de base à tout un chacun. D’où notre engagement en faveur de la formation d’un million de citoyens français à l’IA.
"L’IA entraînera une transformation du rôle des managers"
Ensuite, notre manière de travailler va changer. On va travailler avec des agents, d’abord conversationnels puis autonomes, ce qui signifie de fonctionner différemment, y compris pour des professions intellectuelles supérieures. Si on pousse jusqu’aux agents autonomes, demain, nous deviendrons des orchestrateurs de ces agents. Ce qui nécessite d’avancer sur ce type de compétences managériales. Je suis intimement persuadé que l’intelligence artificielle présente l’opportunité d’amplifier notre ingéniosité. En creux, cela signifie qu’on va devoir se poser la question de ce que l’on considérait historiquement comme les "softs skills" que j’ai envie d’appeler "power skills" puisqu’elles sont appelées à devenir encore plus critiques. L’IA entraînera également une transformation du rôle des managers. Ce qui nécessite de faire des passerelles de formation, voire de reconversion professionnelle pour certains, puisque les jobs risquent d’être énormément transformés.
Que nécessite l’IA comme investissement pour une entreprise ? On s’aperçoit aux États-Unis qu’il s’agit aujourd’hui du premier volet d’investissement même si on redoute la création d’une bulle spéculative…
Ces investissements massifs concernent avant tout les faiseurs d’IA. Pour une entreprise, le sujet c’est : comment je vais chercher cette technologie qui est déjà accessible et ne requiert pas de customisation ni de développement spécifique. Si je prends l’exemple d’une PME, je n’ai pas besoin de data-scientist pour développer et mettre en place un agent conversationnel qui va aider mes commerciaux à mieux répondre à des appels d’offres. Pour une entreprise, le coût c’est avant tout de la formation et ensuite d’intégrer des processus et les transformer. Après, il y a le coût de l’accès à la technologie qui est relativement faible. On n’est pas là à se dire qu’il faut développer un modèle à la Mistral AI. Ils ont déjà fait le job, je peux prendre leur API et la plugger dans mon application de comptabilité.
Ce questionnement peut néanmoins se poser pour des entreprises qui cherchent à préserver une certaine souveraineté numérique ?
Je ne connais pas beaucoup d’entreprises qui développent leur propre modèle de langage. Elles vont chercher des modèles déjà existants dont certains sont en open source. Ensuite, elles les mettent dans un environnement cloud sécurisé pour que leurs données ne sortent pas de la France avant de personnaliser leur solution d’IA si nécessaire. Il y a énormément de domaines d’usage qui ne relèvent pas du scénario spécifique. Par contre, on peut concevoir que certaines entreprises aient besoin d’avoir leur agent conversationnel spécialisé dans un domaine bien précis lié à une industrie particulière. À l’arrivée, si elles mettent de l’IA générative dans leur manière de fonctionner et qu’elles peuvent automatiser un bout de leur processus logistique ou de leur chaîne de liaison, cela leur fera gagner du temps. Et l’impact peut rapidement se chiffrer en millions d’euros.
Microsoft a choisi d’investir 2 milliards d’euros dans un centre de données de nouvelle génération, à Petit-Landau, un village près de Mulhouse. Où en êtes-vous de ce projet ?
Nos équipes travaillent régulièrement avec les acteurs locaux, dont Mulhouse Alsace Agglomération (m2A). Des présentations ont été faites publiquement. C’est long de construire un data center. Le projet suit son cours entre l’acquisition des terrains et les présentations publiques, cela avance bien. Je ne peux guère en dire plus car je ne suis pas directement en charge du sujet.