Documentaire sur Auchan : « Arrêtez de croire que les femmes ne sont pas à la hauteur »
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Documentaire sur Auchan : « Arrêtez de croire que les femmes ne sont pas à la hauteur »

Isabelle Bonnet-Murray est réalisatrice. Elle a suivi pendant neuf mois un groupe de femmes travaillant au sein d'Auchan. Le documentaire « L'entreprise et les femmes » a fait l'objet de diffusions sur la chaîne Public Sénat et les antennes de France 3 Nord Pas-de-Calais et Picardie.

Le Journal des entreprises : Votre film documentaire « L'entreprise et les femmes » (1) traite de l'égalité professionnelle entre les femmes et les hommes. Pourquoi vous êtes-vous intéressée à ce sujet-là en particulier ?

Isabelle Bonnet-Murray : Cela fait des années que je veux travailler sur ce sujet. En tant que femme et en tant que mère de deux filles, c'est une question qui me taraude. En 2012, je me suis vraiment lancée dans cette question de la place des femmes dans le monde du travail et les freins qui entravent leur carrière. Le projet a mis un an et demi à maturer, entre la recherche de situations pour réaliser le documentaire et le moment où j'ai pris connaissance de cette formation dispensée au sein du groupe Auchan pour les femmes qui veulent s'imposer. Il faut connaître une donnée qui n'est peut-être pas assez connue du grand public : en France, une femme a le droit de travailler sans l'autorisation écrite de son mari et de disposer d'un compte en banque depuis 1965 seulement ! Ce n'est pas si vieux que ça, comme époque. Et ça donne forcément à réfléchir.

Vu de l'extérieur, la sphère Mulliez paraît inaccessible. Comment êtes-vous entrée en contact avec le géant nordiste de la grande distribution pour y poser votre caméra ?

C'est le hasard d'une rencontre. Lors d'un cocktail, un collègue me présente au directeur général d'Auchan France Vincent Mignot (ndlr : ex-dirigeant qui a été remplacé depuis décembre 2015 par Frédéric Bellon à la tête d'Auchan Retail France) en me disant : « Ton sujet va l'intéresser ». Et effectivement, il a manifesté de l'intérêt. Il m'a parlé d'une formation qui s'appelle "Talents de femmes " dont le but est d'aider les femmes à s'imposer aux postes à responsabilités du groupe. On m'a donné le droit d'assister à ue formation complète. Ce n'est que neuf mois plus tard que j'ai eu l'autorisation de filmer mes protagonistes : sur un groupe de 10 femmes de la promotion de Lille, j'ai choisi de me concentrer sur le parcours de 4 salariées, de septembre à novembre 2013. Je les ai suivies avant, pendant et après la formation. C'est l'évolution de leurs parcours qui m'a intéressée pour ce travail, voire ce qu'elle en faisait et comment, concrètement, leur carrière avait pu évoluer.

Ce documentaire vous a fait entrer dans les coulisses du groupe et de l'organisation du monde du travail entre les hommes et les femmes...

C'est une réflexion sur la place que les femmes souhaitent prendre dans le monde du travail et sur celle qui leur est vraiment réservée. Elle s'articule autour de la question : « À la fin de cette formation, ces femmes vont-elles être en mesure de percer le plafond de verre et de progresser dans la hiérarchie de leur entreprise ? » Entre vie privée, vie professionnelle, machisme, préjugés et autocensure, le chemin est long pour réaliser ses ambitions quand on est une femme. L'égalité des chances au travail est encore un mythe : une femme sur quatre reconnaît avoir été victime de discrimination sur son lieu de travail, les écarts de salaires dépassent largement les 20 % et de nombreuses femmes ne progressent pas à leur juste valeur. Et je ne mentionne même pas le sommet de la hiérarchie, où les femmes sont quasiment absentes. Le groupe Auchan, comme d'autres grands groupes des Hauts-de-France, n'est bien entendu pas exempt : les femmes sont surtout présentes aux postes d'exécutantes (caissières, femmes de ménage...) et pas suffisamment aux postes intermédiaires. Quant à parler des postes clés de direction : début 2014, on compte 10 femmes directrices sur un total de 120 magasins.

Au travers des témoignages de ces salariés, qu'avez-vous appris sur les difficultés qui se présentent aux femmes dans leurs projets d'évolution de carrière ?

Beaucoup de stéréotypes et de préjugés. Lors de la formation, une statistique donnée par la formatrice a particulièrement choqué : 10 % des hommes pensent que les femmes sont moins intelligent es qu'eux. Au-delà du monde de l'entreprise, c'est un questionnement de fond sur la place de la femme dans la société. Rencontrer ces femmes, les écouter parler de leurs doutes m'a aussi rassurée : je me suis identifiée à elles, m'étant moi-même posée les mêmes questions. Il ne faut pas oublier que bien souvent, les femmes ont à se battre contre un ennemi plutôt surprenant : elles-mêmes. Le plafond de verre se situe aussi dans la tête des femmes, qui ont intégré l'idée que le pouvoir leur reste inaccessible, qu'elles ne sont pas « à la hauteur ». D'où un comportement qui ne les incite guère à se mettre en avant. Alors, elles se posent trop souvent des questions comme : « ai-je toutes les compétences pour prétendre à ce poste ? » Les femmes sont aussi souvent victimes du syndrome de la bonne élève : bien travailler, rendre tout dans les temps mais sans se faire-valoir pour la tache réalisée, sans donner dans l'auto-marketing. Comme savent si bien le faire les hommes.

Quelles solutions dans ce contexte ?

Oser. C'est le maître mot. Il faut se faire violence. Une fois qu'on a identifié et pris conscience du problème, il faut agir dessus. Les formations, c'est une chose. Mais c'est avant tout un cheminement personnel. Une femme ne doit pas accepter d'être cantonnée au café, à la photocopieuse et à l'accumulation de blagues sexistes pour la seule et unique raison qu'elle est née femme. Les salariés de la formation Auchan ont regretté une chose : que des hommes n'aient pas été conviés pour écouter ce qu'elles avaient à dire sur le sexisme ordinaire dont elles sont victimes. Il ne faut pas rester passives et se prendre en main au contraire. La prise de conscience commence à se généraliser. C'est le début d'une révolution. Il faut en finir av ec l'autoflagellation, arrêter de douter, de se saborder et de croire au discours qui vous laisse penser qu'une femme n'est pas à la hauteur de ses ambitions. Une femme vaut autant qu'un homme.

Et le rôle des entreprises dans la question de l'égalité professionnelle ?

Il est nécessaire que les entreprises se posent la question de la place des femmes. Elles se privent d'un vivier de connaissances et de compétences, sans cela. Il a pourtant été prouvé que la vraie mixité, à tous les échelons de l'organisation d'une entreprise, est un facteur de performance. À partir d'un nombre conséquent de personnel féminin , notamment au sein des comités de direction, les affaires se portent mieux. Au moment du tournage du film, aucune femme n'était à la tête d'une entreprise du CAC 40. On évolue, Laurence Parisot m'a dernièrement fait remarquer qu'une femme y était bel et bien arrivée : Sophie Bellon, patronne de Sodexo.

Qu'est ce qui, selon vous, explique cette position des femmes dans le monde de l'entreprise ?

L'éducation différente des garçons et des filles, aussi bien à l'école qu'à la maison. Le poids de l'histoire aussi. Et puis il y a une chose qu'on ne peut pas retirer aux hommes : ils savent habilement cultiver leurs réseaux. La cooptation entre hommes au sommet va bon train. Les femmes auraient tout à gagner à s'inspirer intelligemment de certains comportements masculins, notamment cette attitude d'auto-marketing qu'ils savent si bien utiliser. Il faut en finir avec le syndrome de la bonne élève qui ne demande pas son reste. La répartition des taches à la maison est aussi un frein à l'évolution de carrière : plus de 80 % des taches ménagères sont réalisées par les femmes. Quand on aura réussi à rééquilibrer ça, on touchera au noeud du problème. Dans le contexte actuel, une femme ne peut pas occuper du terrain au niveau professionnel si elle n'est pas soutenue par son conjoint dans la vie quotidienne. Que ce soit pour la tenue de la maison ou les enfants. Mais bien souvent, les hommes ont peur des femmes qui prennent trop de place.

En termes de réseautage, que penser des clubs et réseaux pour femmes dirigeantes ? Permettent-ils de donner plus de place aux femmes ?

J'ai fréquenté beaucoup de réseaux de femmes chefs d'entreprises : Business Professional Womens, Femmes Chefs d'Entreprises (FCE), Force Femmes, etc. C'est vrai que ces réseaux sont un plus mais on peut regretter un côté clivant : d'un côté les réseaux pour hommes, de l'autre côté ceux pour les femmes. La force de l'être hu main se joue, à mon sens, dans la complémentarité.

Des signes encourageants tout de même ?

Oui, ça avance lentement mais sûrement. Selon l'édition 2016 de l'étude sur l'égalité réelle entre les femmes et les hommes, du Ministère des familles de l'enfance et des droits de femmes, 21 entreprises du CAC40 respectent le taux de 40 % de femmes au sein des conseils d'administration exigé par la loi Copé-Zimmermann de 2011. La part des femmes au sein des conseils d'administration des entreprises du CAC est de 34 %. Ce taux a triplé depuis 2009.

(1) Le film « L'entreprise et les femmes » fera l'objet d'une soirée-débat à l'Université Catholique de Lille le mardi 7 mars à 18H30. En présence d'Agnès Bricard, première femme présidente du Conseil supérieur de l'Ordre des experts-comptables.

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