Depuis 2023, le vosgien KorpMedia développe une station de travail hors ligne à destination des forces de l’ordre, pour permettre de brancher un contenu et d’exécuter une analyse automatique des images, afin de détecter la présence de pédopornographie. Fonctionnant sans base de données précriminelle, le dispositif a recours à des combinaisons de filtres et de critères pour analyser les images et vidéos.
Nommée "Dapi", pour détection automatisée d’activité potentiellement illégale, la technologie a retenu l’attention des services de l’État, puisque les équipes de KorpMedia ont travaillé pendant près d’un an en lien avec l’Ofmin, l’Office des mineurs, rattaché à la direction nationale de la police judiciaire. Après plusieurs mois de collaboration, l’entreprise vosgienne qui emploie 4 salariés se retrouve pourtant au pied du mur, ayant contracté un prêt de 200 000 euros qu’elle ne peut rembourser. "À ce stade, nous n’avons pas d’autres solutions que le dépôt de bilan, dans quelques semaines", regrette Anne-Gaëlle Philbert, présidente de KorpMedia (CA 2023 : 200 000 €).
Créée en 2018, KorpMedia développe à l’origine un outil de captation vidéo, pour "tourner-monter" des visuels, par exemple pour des conseils municipaux. Suite à une baisse d’activité en 2021, l’entreprise a réorienté son activité sur le divertissement pour adultes, en développant un dispositif permettant aux utilisateurs de soumettre une vidéo intime d'eux avec leur partenaire, pour obtenir un film pornographique personnalisé et monté automatiquement. La solution n’a pour autant jamais été commercialisée, car les équipes de KorpMedia se sont réorientées sur le projet "Dapi" au cours du développement.
Un appel à projets non décroché
KorpMedia entre en contact avec l’Ofmin début 2024. "Tout de suite, ils se sont montrés enthousiastes. Mais nous étions en phase projet, et ne pouvions pas financer tous les développements. Ils nous ont proposé de nous intégrer à un appel à projets européen auquel l’Ofmin participait", lance Anne-Gaëlle Philbert. L’appel à projets devait permettre à KorpMedia de toucher 150 000 euros. De son côté, la start-up contracte un prêt innovation de 200 000 euros auprès de Bpifrance pour entamer les développements. La direction du numérique de la police judiciaire donne son accord, avec deux conditions : conserver la confidentialité sur les travaux de KorpMedia et interdire à l’entreprise de commercialiser sa solution à un marché privé.
Pour autant, l’Ofmin apprend en décembre 2024 ne pas avoir décroché l’appel à projets européen. Depuis, la société n’a reçu aucun financement de la part des pouvoirs publics. "La direction du numérique de la police judiciaire nous a annoncé qu’ils allaient lancer un marché public, pour définir le besoin sur le sujet. Pour rédiger leur appel d’offres, ils nous ont demandé qu’on ouvre notre technologie en partageant nos travaux avec eux. Il n’était pas question qu’on le fasse", s’insurge la dirigeante. À ce stade, l’appel d’offres n’a pas été lancé, et KorpMedia n’a plus de nouvelles des pouvoirs publics.
Contactés, les services du gouvernement n’ont pas donné de réponses à nos sollicitations. Dans un article de Mediapart, le ministère de l’Intérieur a expliqué que ce projet n’avait "pas été retenu, mais les échanges se sont poursuivis, soulevant au fur et à mesure plusieurs sujets de prudence, portant notamment sur des questions juridiques. La société a poursuivi toutefois ses travaux, sans pour autant avoir contracté formellement".
KorpMedia dans l’impasse
Depuis la publication de l’article de Mediapart, début octobre 2025, l’entreprise a été contactée par plusieurs experts judiciaires, intéressés par le projet car ayant des médias à faire analyser. "Malheureusement, nous n’avons plus assez de trésorerie pour nous avancer sur de nouveaux projets", regrette Anne-Gaëlle Philbert.