C’est dans les bureaux d’une agence toulousaine qu’est née, en 2020, une idée qui allait bousculer les habitudes d’un secteur parmi les plus masculins de France. La responsable de l’agence RAS Intérim de Toulouse et une entreprise cliente, Gimenez Transports, décident de s’associer pour tenter de féminiser la profession de conducteur poids lourd. Une expérimentation modeste, mais fondatrice, qui a permis de former 430 conductrices.
Pénurie de conducteurs
Le terreau était fertile. En 2026, 45 % des routiers ont dépassé la cinquantaine, et 95 % sont des hommes. Le secteur fait face à une vague de départs à la retraite sans réserve de candidats suffisante pour y répondre. Pour RAS Intérim, groupe lyonnais (1 000 salariés au siège) qui réalise plus de 530 millions d’euros de chiffre d’affaires et anime 200 agences sur tout le territoire, le calcul est limpide. Comme le résume Benoît Retailleau, directeur du développement et responsable du programme "Agir au Féminin" : "pour un groupe qui place 4 000 conducteurs chaque jour, il n’est pas question de se priver de 50 % de la population".
Une formation entre femmes
La mécanique du programme est rodée. Pour constituer une promotion de 10 femmes, RAS Intérim doit en recruter entre 20 et 30. Le sourcing s’appuie sur des partenariats avec la fondation Agir contre l’Exclusion, France Travail et le réseau Univers’elles, mais aussi sur le vivier d’intérimaires du groupe issues d’autres secteurs (mais dont les racines familiales plongent souvent dans le transport routier).
"Pas facile d’arriver dans un milieu d’hommes où l’on peut se sentir jugée. Nous avons donc privilégié des promotions de femmes parce que cela favorise la solidarité, l’entraide, une sororité qui perdure sur le terrain"
En trois mois de formation, les candidates obtiennent leur permis poids lourds — et le réussissent aussi bien que leurs homologues masculins. En 2025, 93 conductrices ont été formées ; une centaine est attendue en 2026.
Le choix de promotions 100 % féminines n’est pas anodin. Une promotion mixte, dans un métier à 95 % masculin, reviendrait à condamner les femmes à un isolement structurel dès l’entrée en formation. "Pas facile d’arriver dans un milieu d’hommes où l’on peut se sentir jugée ou être embêtée. Nous avons donc privilégié des promotions de femmes parce que cela favorise la solidarité, l’entraide, une sororité qui perdure sur le terrain", explique Benoît Retailleau, directeur du développement, RAS Intérim.
Une femme sur quatre se voit proposer un recrutement direct
"Une fois sur les routes, les conductrices se distinguent par leur soin du matériel, leur conduite économique et un taux d’accidents inférieur à la moyenne", commente Benoît Retailleau. Des qualités que les entreprises clientes ont rapidement appris à valoriser : 23 % des conductrices intérimaires se voient proposer un recrutement direct, un taux particulièrement élevé. RAS Intérim s’adapte aussi aux contraintes de vie : les femmes avec enfants peuvent opter pour du transport régional, permettant des retours quotidiens au domicile.
Un programme féminin pour la logistique
En 2021, le groupe avait déjà choisi de parrainer "Les reines de la route", documentaire scénarisé diffusé sur la chaîne 6Ter, pour donner de la visibilité à ces pionnières. Depuis, "Agir au Féminin" a essaimé. Des formations ont été lancées dans le transport de voyageurs, puis, fin 2025, dans la logistique — caristes et préparatrices de commandes — où la pénurie de main-d’œuvre est tout aussi préoccupante.