Christian Duvillet : «On n'est pas au bout de la crise»

Christian Duvillet : «On n'est pas au bout de la crise»

Auteur du redressement des comptes et de l'image de l'ancien Crédit Lyonnais devenu LCL, Christian Duvillet, son directeur général depuis 4 ans, estime que la crise n'est pas terminée. Pour autant, son optimisme reste intact devant la capacité des entreprises à refaire surface grâce à une capitalisation plus solide et un management plus compétent que lors des précédentes crises. Propos recueillis par Vincent Combeuil



Comment percevez-vous la crise dans les entreprises?

Après la chute de Lehman Brothers, on a vu des chutes de chiffres d'affaires de 70%. Au cours de ma carrière je n'avais jamais vu ça. Les crises de 73 et 93, c'est de la rigolade à côté! Si on entre dans le détail, les commerçants et artisans, notamment ceux liés à l'immobilier, sont plutôt affectés par la crise. Le commerce franchisé un peu moins. Les professions libérales sont plutôt protégées. Sinon, beaucoup de secteurs sont en rénovation et en modernisation. Nous observons un changement de consommation extrêmement fort, structurel, qui affectera l'avenir. L'autre phénomène que j'observe est l'extraordinaire volatilité de l'économie, à un point que je n'avais jamais vu de toute ma carrière! On l'observe sur les prix des matières premières, du lait, du maïs, des céréales, du pétrole, des valeurs boursières, ou de marchés comme l'habitat. Sur les crédits à l'habitat, nous étions à moins 50% en janvier2009 par rapport à janvier2008 et en août on était à plus 50% par rapport à août2008!


Quelle est l'attitude de LCL dans ces moments difficiles?

L'une des missions qu'on se donne c'est d'avoir le sens de la responsabilité économique. On doit gérer le risque, mais aussi le maintien du tissu industriel dans le pays, parce que si, au sortir de la crise, on a affaibli l'économie, on n'y aura rien gagné.


Est-ce qu'à un moment, LCL a limité ses crédits aux entreprises?

À aucun moment à LCL nous n'avons donné des règles de limitation des crédits, ni sur les scores, ni sur les décisions, même au moment de la crise de liquidités. En revanche, la demande s'est effondrée. Tout d'un coup, on n'a plus eu les LBO qui représentaient une part significative de l'activité. Les financements structurés ont beaucoup diminué. Les entreprises ont moins tiré sur leur crédit court terme parce qu'il y avait moins d'activité et qu'ils n'investissaient pas. Tout le monde s'est mis à attendre en faisant durer son matériel.


Les LBO sont beaucoup critiqués aujourd'hui pour leur côté risqué en cas de retournement d'activité.

Nous pensons qu'il ne faut pas tuer les LBO. Il y a beaucoup d'opérations qui ont permis des transmissions de patrimoine, alors qu'on se demandait comment la génération d'après-guerre allait transmettre. C'est vrai qu'il y a eu des LBO trop spéculatifs, avec des effets de levier trop forts. Mais c'est quand même un bel outil de dynamisation qui a des conséquences sur la qualité du reporting, etc.


Quand voyez-vous la sortie de crise?

Si les consommateurs ne consomment pas en fin d'année, cela ne fera qu'empirer. La crise a des conséquences sur le comportement sociologique. Notre hypothèse est que la consommation va baisser de 5%. Mais c'est moins un problème de volume - ils se tiennent à peu près - qu'un problème de prix, car beaucoup de gens se portent vers les prix les plus bas. Si ça continue, certains secteurs n'ont pas fini de souffrir. La demande de crédit est un peu en train de remonter avec la loi Scellier et une certaine baisse des prix. Aujourd'hui, un particulier peut emprunter à 4% pendant 20ans. L'histoire ne montre pas d'autres exemples de taux bas pendant aussi longtemps.


On peut espérer des taux bas pendant encore combien de temps?

Nous observons des tendances contradictoires. Si on maintient une basse rémunération de l'épargne, les clients nous diront non. De facto, on ne rémunère plus l'épargne dans ces taux-là. Le vrai taux de marché, ce n'est pas celui de Jean-Claude Trichet. Le coût collecté dans les réseaux est beaucoup plus cher sinon les clients n'épargnent pas. Donc à un moment donné, il va y avoir un problème parce que le coût de l'épargne sera trop bas. Il est rare que les taux d'intervention ne rejoignent pas à un moment la réalité du marché.


À quel délai les taux devraient-ils remonter?

On fait l'hypothèse que ça remontera en cours d'année 2010, au deuxième semestre. Mais ce n'est pas mathématique. Le gros problème, c'est la dette des États. À un moment, il faudra bien payer. On est quand même à un bas de cycle, c'est pour ça qu'on pense que ça va remonter. C'est le moment d'emprunter, en tout cas, pour les particuliers. Les entreprises, elles, ne peuvent investir que si elles ont une certitude d'un retour d'investissement après coup, or aujourd'hui l'incertitude économique est trop grande. On a une fiscalité qui s'alourdit. Au bout d'une année 2009 où l'incertitude a demeuré, on n'est pas au bout de la crise.


Que répondez-vous à ceux qui critiquent les banques sur leur frilosité à faire du crédit?

Moi, j'ai envie de faire des crédits! Cela dit, il ne faut pas non plus qu'on fasse comme les Américains qui ont débouché sur les subprimes en faisant n'importe quoi. Ce n'est pas le système français. Nous sommes face à l'incertitude de l'année 2010 qui restera une année difficile. Même s'il peut y avoir des éléments positifs: l'immobilier, ça va mieux. Si la consommation se tient. Même si la consommation fait moins 5 ou moins 7%, on sait le gérer. Il y a des problèmes complexes à gérer dans la crise, mais ce qui me rassure, c'est que je vois les chefs d'entreprise beaucoup plus dans l'anticipation, les équipes de management sont de bien meilleur niveau. Et puis les entreprises sont mieux capitalisées qu'en 1993, elles ont plus de cash, et sont plus internationales. Et dans la crise, l'international sert d'amortisseur.


Constatez-vous des secteurs qui redémarrent?


Je vois actuellement que le dynamisme ne s'est pas arrêté.

Nous traitons de beaux dossiers en France. Les secteurs de l'énergie, de la Défense, de l'industrie pharmaceutique vont plutôt bien. Dans la confection et l'agroalimentaire, il y en a qui s'en sortent très bien. Il y a une grande hétérogénéité entre secteurs, et le risque est plus compliqué à gérer, mais je ne suis pas pessimiste.


Assumez-vous toujours d'être banquier face à tout ce qui se dit sur votre profession?





Entre ce que je lis et ce que j'entends, y compris chez certains politiques, et le métier qu'on fait, ça n'a rien à voir. On nous dit ?pourquoi vous ne prêtez pas plus??. Nous, on a l'impression de ne faire que ça! Je passe un temps fou sur les problèmes d'entreprises. Je suis frappé par ce grand décalage. C'est vrai que la crise issue des subprimes est née des excès des banques de marché, sur un certain modèle anglo-saxon multimarchés, pas des banques de l'Europe continentale. Parce que les clients sont demandeurs, nous sommes parfois obligés d'avoir des produits monétaires un peu dopés, qui contiennent une part de risque. La question est: quelle est l'acceptabilité et la compréhension du risque que j'en ai?


Est-il normal que les banquiers ne sachent même pas ce que contenaient réellement certains produits dérivés?

Ma philosophie est que je ne souhaite pas que nos collaborateurs vendent des produits qu'ils ne maîtrisent pas. Ce qui fait qu'à LCL, malgré une forte demande des clients, j'ai refusé d'avoir une structure ouverte dans les placements de la clientèle. Pour la banque privée, nous avons des structures entrouvertes mais avec des collaborateurs qui savent gérer. En revanche, sur le réseau de proximité, j'ai interdit les architectures ouvertes. On nous critiquait en nous disant que nous favorisions nos produits. Oui, mais en tout cas, on n'a pas eu de Madoff, pas de Lehman Brothers, pas de produits toxiques. L'État est intervenu en fonds propres après la crise Lehman Brothers parce qu'on redoutait une crise systémique. De façon à rétablir la confiance et un bon niveau de solvabilité des banques, l'État a apporté une dette hybride mais fortement rémunérée (à 8,80%). On a emprunté 3milliards qu'on a remboursés mi-octobre. Tout cela a été très médiatisé et très mal expliqué, notamment par les politiques qui n'étaient pas mécontents de trouver des méchants qui portent la responsabilité de la crise. Or, nous n'avons pas pratiqué ce qu'ont fait les banquiers américains.


Que pensez-vous de la taxation des banques instaurée par le gouvernement?

Je considère qu'on paye déjà beaucoup! Et nous sommes très pénalisés par la réforme de la taxe professionnelle. Par rapport aux autres entreprises, nous payons déjà une taxe supplémentaire sur les salaires qui est relativement importante. On a eu une multitude de nouvelles taxes, dont une sur la formation, aberrante de mon point de vue. Il y a besoin de professionnalisation et on nous surtaxe là-dessus, c'est absurde! Maintenant, on nous impose une taxe pour couvrir les coûts de la commission bancaire. Alors que la Banque de France fait des résultats. Il faut savoir que, quand on fait des dépôts obligatoires à la BDF, ils ne sont pas rémunérés. La BDF se paye sur ces différences-là. Donc, on trouve que ça fait beaucoup. En plus, on a tendance à réduire nos résultats pour provisionner les risques que nous prenons. On nous fait payer plusieurs fois et ce au moment même où on a besoin de solvabilité pour financer l'économie. Dans une économie ouverte, si les banques françaises sont moins capitalisées que d'autres, le risque existe qu'elles soient rachetées ou que les opérations soient délocalisées. L'Europe doit prendre conscience qu'elle n'a pas intérêt à affaiblir le secteur bancaire.


Quelle est la place de LCL sur le marché des entreprises?

À LCL, nous sommes très engagés sur le marché des entreprises. Avec 25milliards d'euros d'encours de crédit aux entreprises, 12milliards d'encours auprès de la clientèle de professionnels, LCL a un poids significatif sur le secteur des entreprises.


L'international fait partie de vos spécificités.

C'est l'une de nos caractéristiques en effet; nous sommes très adossés au réseau international du groupe. L'international représente 50% en terme de contribution. Je crois qu'aujourd'hui aucune grande entreprise ne peut être que domestique. Au-delà de 50M€ de CA il n'y a plus d'entreprise domestique, en termes de distribution ou de production, voire les deux.

Après les dérives qu'on a connues, l'image du Crédit Lyonnais a été complètement renouvelée en quelques années. Comment avez-vous fait?
La banque a dérivé à un moment. C'est le fruit des dérives de l'interventionnisme de l'État. Autant nous sommes pour plus de régulation, autant nous restons prudents sur l'intervention économique de l'État. Que chacun fasse son métier. Mon souci permanent est de sauvegarder l'autonomie de décision. L'image, elle joue en interne et en externe. Aujourd'hui nous sommes à 80% de taux de notoriété. Ce n'était pas le cas il y a 5 ans. Les jeunes n'ont pas l'image ancienne du Crédit lyonnais. Dans un métier qui porte sur la relation client, si nos collaborateurs se sentent bien, les clients le ressentent.
D'ailleurs, LCL connaît une belle croissance.
Notre réseau a plutôt bien passé la crise en effet. Nous avons sans doute été moins exposés que d'autres médiatiquement et économiquement. Par ailleurs, nous sommes adossés à un groupe, et bénéficions d'une stabilité de la stratégie et du management. Notre résultat 2008 était en hausse de 24,9% et au premier semestre 2009 nous avons enregistré pour le sixième trimestre consécutif la meilleure croissance des banques de réseau nationales.