Vous avez signé un accord de compétitivité avec les syndicats CFDT et CFE-CGC le 13 mai dernier. Quelles en sont les principales modalités ?
« D'abord, notre proposition a été d'améliorer la productivité de notre site sans toucher aux salaires. L'objectif étant d'aligner le prix des freins que nous produisons pour l'automobile sur ceux du marché et notamment sur ceux de nos concurrents "low cost" pour garantir la pérennité de l'usine d'Angers. L'accord porte sur un réaménagement du temps de travail. Concrètement, le temps de pause des opérateurs de production (NDLR 280 sur les 450 salariés du site dont 50 intérimaires) sera écourté et ne sera plus compté comme du temps de travail effectif ce qui était le cas jusqu'à présent. Nous mettrons cela en place dès le mois de septembre. Pour ces personnels en équipe, le nombre de jours de RTT passera de 14 à 5. La mise en application sera progressive et s'étalera sur 3 ans, de 2018 à 2020. Pour les autres catégories de personnel, la réduction des RTT sera comprise entre 2 et 4 jours à partir de 2017. Le document prévoit également une modération salariale sur 3 ans qui démarre dès cette année. Il n'y aura pas de gel des salaires, nous avons trouvé un système où nous conservons les NAO (Négociations annuelles obligatoires) mais avec un pourcentage déduit de 0,3 %. Pour exemple, l'augmentation 2016 qui était de 0,5 % passe à 0,2 %. »
Le site d'Angers était donc menacé ?
« Je suis arrivé en février 2015 à la tête de l'usine, juste après un PSE qui avait concerné une trentaine de personnes. Nous avons fabriqué près de 5 millions de freins l'année dernière, mais notre problème aujourd'hui, c'est le futur. En 2020, si on ne faisait rien, la production aurait chuté à 2 millions de produits par an. On ne gagnait plus de nouveaux clients et nous perdions même des marchés, notamment un pour Toyota, un de nos clients historiques (20 % de l'activité) qui a été confié à l'usine turque du groupe CBI (NDLR Depuis 2012, le site CBI d'Angers, ex Bosch, est intégré au groupe CBI, détenu par le fonds d'investissement américain KPS Capital Partner). Malgré des savoir-faire, de l'expérience (NDLR l'usine existe depuis 1972), des compétences et un haut niveau de qualité, nous n'étions plus compétitifs en termes de prix avec près d'1? d'écart sur le coût variable de production de chaque frein par rapport à nos concurrents, quasiment un tiers du prix final. Or, ce n'est pas un secret, de grands donneurs d'ordres comme PSA, notre plus gros client (50 % de l'activité), ne se cachent pas pour faire fabriquer dans des pays "low cost"... Il fallait donc absolument qu'on s'aligne sur les prix du marché pour continuer à exister. Nous ne sommes pas sur un produit réellement high-tech, nos cycles d'évolution sont très longs quand on va vers de nouveaux produits..., nous n'avions pas 36 solutions, nous devions réduire nos coûts de fabrication. »
Quelles sont les contreparties pour les salariés ?
« Notre objectif est de fabriquer 4 millions de freins par an à l'horizon 2020. Avec nos marchés actuels, nous sommes à 2 millions de pièces et le groupe s'est engagé sur 750.000 unités. Nous allons notamment rapatrier à Angers une partie du marché Toyota parti en Turquie. C'est une fierté de récupérer ce marché. Nous venons de gagner un business chez Renault-Nissan qui porte sur 150.000 freins par an pour la gamme SUV (4x4), un client que nous avions perdu il y a 10 ans. L'accord de compétitivité nous permet de nous remettre aux prix du marché. Et nous travaillons sur de nouveaux projets en définissant des clients "cibles". Nous sommes par exemple en discussion avec Jaguar-Land Rover. Nous devons trouver de nouveaux clients pour atteindre notre objectif de 4 millions de freins produits. Nous ferons un point avec les salariés fin 2017. La réduction progressive des jours de RTT ne se fera que si nous gagnons des projets. Si ce n'est pas le cas, ils conserveront leurs jours de RTT. Si ça marche, nous ferons un point tous les ans sur les nouveaux business acquis. En 2020, nous vérifierons qu'on a bien atteint notre objectif de production. Si on ne l'atteint pas, nous redonnerons des jours de RTT aux salariés. Tout cela est stipulé dans l'accord, on ne veut pas que les gens aient l'impression de faire des efforts pour rien. Les efforts seront progressifs en fonction des gains en face. Le plan de compétitivité pourra également servir de tremplin à ceux qui souhaitent faire autre chose. Dans l'accord, la direction s'engage à négocier un plan de départs volontaires. »
Vous avez également investi dans la modernisation de l'outil de travail pour accroître la productivité ?
« Effectivement. Nous n'avons pas uniquement travaillé sur l'axe social pour accroître notre productivité. Nous avons également oeuvré sur les aspects techniques de la production en investissant dans l'automatisation. Le groupe nous a soutenus dans ce projet et le CICE nous a aidés à investir dans la robotisation. L'objectif étant de fabriquer autant mais avec moins d'opérateurs. Nous avons démarré sur cet axe mi-2015. À titre d'exemple, sur une de nos 4 grosses lignes de production, nous serons passés fin 2016 de 9 à 5 opérateurs. »
C'est compliqué de mettre en place ce type d'accord ?
« Les discussions ont démarré il y a un an et cela n'a pas été simple...
Les syndicats CGT et FO, opposés au projet, n'ont pas signé l'accord. Le sujet était simple : si on voulait continuer, il fallait faire quelque chose pour augmenter notre compétitivité. 87 % de nos coûts variables de fabrication sont liés aux salaires, nous n'avions pas le choix, il fallait diminuer cette part si on voulait se donner une chance. Sans baisser les salaires. Nous avons regardé nos accords sur les temps de travail, on s'est aperçu que nos opérateurs n'étaient à leur poste que 59 % de leur temps lorsqu'on inclut les périodes de vacances, les RTT, les pauses. Avec la mise en place de l'accord lié aux 35h, nous étions passés de 39h à... environ 32h de travail effectif. Nous sommes partis dans cette direction pour réduire nos coûts et avons commencé à rencontrer les syndicats. Les négociations ont réellement démarré avec eux en janvier dernier. Il y a bien sûr eu des réticences, il a fallu revenir sur des acquis. Nous avons essayé d'être le plus transparent possible en organisant plusieurs réunions avec l'ensemble des salariés. Nous avons discuté avec tout le monde, beaucoup communiqué en interne et le dialogue social a été constructif.
L'idée était de trouver un accord équitable pour toutes les catégories de personnels et que tout le monde participe. Nous allons également réduire notre nombre d'intérimaires qui est de 50 aujourd'hui. Aujourd'hui, il n'y a pas de raison que ça ne marche pas ! »
Vous êtes le premier des 27 sites du groupe CBI à avoir signé un accord de compétitivité. D'autres accords de ce type pourraient être conclus ?
« Des négociations sont actuellement en cours pour l'usine de Buelna, en Espagne qui emploie 300 personnes. Ce site, spécialisé dans l'usinage travaille à 70 % pour notre usine d'Angers. L'objectif est de rendre notre binôme plus compétitif. Le fait que le premier accord ait été signé en France est une bonne nouvelle. On dit souvent que les Français sont réfractaires aux changements... Nous envoyons un message fort aux patrons du groupe : en France, on peut évoluer et aller de l'avant. On sait faire des efforts et se prendre en main. »