Bâtiment : « Il y a toujours une ou deux entreprises qui massacrent les prix »
# Industrie

Bâtiment : « Il y a toujours une ou deux entreprises qui massacrent les prix »

Directeur régional du groupe de BTP Spie Batignolles (8.500 salariés, deux milliards d'euros de chiffre d'affaires), Philippe Roibet évoque sans concessions la guerre des prix qui ronge le marché du logement.

P


hilippe Roibet, comment se comporte l'activité de la direction régionale de Spie Batignolles à une période où le marché du bâtiment est fortement chahuté ?

On vient de gagner deux beaux marchés dans le secteur du médico-social, dont la valeur représente environ 60 % du chiffre d'affaires de Spie Batignolles Val de Loire, présent sur treize départements des Pays de la Loire et du Centre. Nous venons de poser la première pierre du pôle gériatrique du centre hospitalier de Châtellerault. C'est un bâtiment de 305 lits dont le coût de construction avoisine les 30 millions d'euros. Nous espérerons par ailleurs démarrer en 2015 les travaux de la construction de l'hôpital Nord Deux Sèvres. C'est un projet dont l'investissement se situe autour de 100 millions d'euros, dont 55 en coût de construction. En fait, nous avions remporté ce marché de conception-réalisation en 2010. Après avoir été retardé pour des questions d'ordre budgétaire, il vient d'être relancé et nous attendons le feu vert officiel prochainement.


Comment évolue le marché de la santé ?

Le besoin est là : la population française vieillit. La problématique, c'est le financement. L'étude de veille gérontologique estimait les besoins sur la Loire Atlantique à 90 établissements d'hébergement pour personnes âgées dépendantes dans le département. Depuis, la collectivité n'a pu financer que quelques projets. Il est dommage de devoir constater que le privé a aujourd'hui quasiment pris le pas sur le secteur public.


Se profile tout de même l'énorme projet du CHU de Nantes...

Oui. C'est un dossier que nous regarderons, sachant qu'aucune entreprise n'a la capacité d'y aller seule. La prise de risque est trop importante. Car il ne faut pas oublier que prendre une affaire coûte cher. Par exemple, l'investissement de frais d'études d'un dossier du calibre de celui de l'hôpital Nord Deux Sèvres représente un montant de l'ordre de 500.000 euros. Le grand public pourrait imaginer que les entreprises du bâtiment se jettent sur chaque marché. Ce n'est pas possible : répondre à un appel d'offres coûte du temps et de l'argent. Et dans chaque dossier, la notion de prise de risques est importante. On se demande à chaque fois si on y va ou pas.


Certains de vos confrères ne semblent pas se poser ces questions sur le marché du logement. À Nantes, il se dit que la concurrence est terrible...

Le logement, c'est autre chose. À Nantes, il peut y avoir jusqu'à 18 réponses aux appels d'offres. C'est énorme ! Et cela s'explique simplement : l'activité à Rennes, à Angers ou en Vendée a fortement chuté. La concurrence est farouche et les prix sont extrêmement tendus. Statistiquement, il y a toujours une ou deux entreprises qui massacrent les prix.


Qui sont ces entreprises qui massacrent les prix ?

Il n'y a pas de règles. En début d'année, la plupart des entreprises du bâtiment prennent généralement de bonnes résolutions. Mais certaines font face à des situations difficiles : les affaires leur filent sous le nez, mais il y a toujours les salaires et les charges à payer ! Alors, les entrepreneurs se disent qu'ils peuvent tenter de prendre une affaire un peu tendue en tirant sur les prix...


Du coup, vous jugez le logement trop peu rentable ?

Traditionnellement, le logement, qui représente environ 43 % du marché du bâtiment en France, n'a jamais été très rémunérateur. Cela a empiré avec la crise. Aujourd'hui, la marge médiane de la profession est en dessous de 1 % et beaucoup d'entreprises sont satisfaites quand elles terminent un chantier au point mort.


Dans ces conditions, comment Spie Batignolles appréhende ce marché ?

Au niveau de la direction Val de Loire, on fait assez peu de logements. On travaille d'autres cibles, par exemple l'hôtellerie qui a encore de beaux jours devant elle, ou le médico- social dont les besoins explosent. Quand on se positionne sur des marchés de logements, on cible des opérations techniques. Comme à Chartres, où nous réalisons une opération de 70 logements pour la Sem locale. Cette opération nécessite une fouille de quinze mètres de profondeur en plein centre-ville. Le niveau de technicité exigé réduit naturellement la concurrence.


Que pensez-vous de la charte que viennent de signer les représentants du BTP et le conseil régional des Pays de la Loire. Il est notamment question de tenter de lutter contre les offres anormalement basses. Cela peut-il être efficace ?

Je trouve que c'est très bien. Maintenant, il ne faut pas oublier que le secteur fait face à des problématiques qui dépassent les frontières françaises. Nous faisons face aujourd'hui à une concurrence extrêmement déloyale. En toute légalité, une entreprise peut employer de la main d'oeuvre étrangère, des salariés détachés, dont le coût de revient est d'environ 20 € de l'heure, charges comprises. C'est 10 euros de moins qu'un salarié français. Sur un chantier de 100.000 heures de travail, cela fait une différence d'un million d'euros pour le client. La seule condition pour ne pas être en faute, c'est la durée de travail qui est limitée à quatre semaines sur le territoire national. Mais que font les ouvriers étrangers ? Ils retournent auprès de leur famille 48 heures, comme le demande la loi... puis reviennent en France. C'est dramatique pour l'emploi en France. Tout le monde s'en insurge, y compris nos hommes politiques. Mais étonnamment, à l'époque où cette directive, connue sous le nom de directive Bolkenstein, a été proposée, peu se sont insurgés à son encontre !


Comment voyez-vous Spie Batignolles Val de Loire en 2014 ?

Cela ne sera pas simple, car la prise de commandes est aujourd'hui difficile. Avant la crise, une bonne année correspondait à un chiffre d'affaires de 120 millions d'euros. L'an passé, on a bouclé l'exercice à 60 millions d'euros. Au niveau des effectifs, on a ces derniers temps un peu réduit la voilure, en ne compensant pas des départs. Question rentabilité, on continue à gagner de l'argent, en étant légèrement au-dessus de la ligne de flottaison. Cette année, je pense que l'activité sera stable. Maintenant, on ne peut plus se focaliser uniquement que sur le secteur du médico-social. J'espère un développement commercial sur toutes nos lignes de produits. Y compris dans le logement, mais sur des chantiers techniques. Enfin, la Région des Pays de Loire maintient un investissement extrêmement fort sur sa politique concernant les lycées. Nous serons évidemment présents pour répondre à leurs nombreux appels.

Spie Batignolles Val de Loire



(Orvault) Directeur : Philippe Roibet 210 salariés 60 M€ de CA 02 51 83 28 00

# Industrie