Quel rôle s'est donné Ashoka?
Nous nous sommes donné pour mission de détecter des entrepreneurs sociaux très innovants, de les soutenir et les accompagner. En somme, faire pour le secteur social ce que font les fonds de capital-risque pour les entreprises classiques. Nous ne cherchons par le retour financier mais la création de valeur sociale. La performance financière n'est pas le critère majeur de la performance. Nous voulons transformer les choses en profondeur en soutenant des acteurs du changement.
C'est quoi un entrepreneur social?
Les entrepreneurs sociaux, pour nous, c'est surtout un état d'esprit. Ils mettent en oeuvre les mêmes qualités de dynamisme, de développement des organisations que dans l'entreprise classique. Ils sont fréquemment organisés sous forme associative, souvent par défaut. Mais quelqu'un comme Jean-Marc Borello, qui a créé Groupe SOS spécialisé dans le sanitaire, le social, l'insertion ou le logement, emploie 2.500 personnes; ce qui signifie pour le dirigeant de réelles qualités d'entrepreneur, de manager, d'organisateur. Pour les choisir nous menons un processus de sélection en 5 étapes avec des regards croisés sur les projets.
Est-on réellement entrepreneur dans une structure qui ne cherche pas forcément la rentabilité?
Ce que nous cherchons dans les projets que nous soutenons c'est qu'on nous fasse la preuve de la récurrence des revenus. La vente de produits ou de services n'est pas toujours possible, comme pour Médecins sans frontières par exemple, mais nous voulons que les revenus soient stables, souvent via des modèles hybrides associant à des degrés variables des subventions, des parrainages, des ventes ou des prestations de services, par exemple pour l'État ou une collectivité, ou de la générosité publique. Mais nous affirmons qu'il est possible de faire du rentable et du social. Les entrepreneurs sociaux sont des créateurs de valeurs multidimensionnelles, forcément plus difficiles à mesurer. Mais il y a des impacts humains qui peuvent se mesurer à l'échelle d'une société comme sortir quelqu'un du chômage ou de la précarité.
Comment votre discours est-il perçu?
Notre discours n'a pas toujours été bien accepté au départ dans le monde de l'économie sociale traditionnelle qui a plus souvent une approche collective des choses. Nous voulons affirmer la capacité de chacun à changer les choses. Je pense qu'il y a nécessité à réinventer l'économie sociale et à la remarketer. Les entrepreneurs sociaux ont besoin d'être plus performants, d'adopter une démarche économique. Le dévouement social ne doit plus être synonyme d'amateurisme.
Le monde économique est-il plus ouvert?
Le monde économique perçoit en général assez bien notre démarche. Nous faisons d'ailleurs accompagner nos porteurs de projets par des chefs d'entreprise. C'est une relation d'égal à égal, d'entrepreneur à entrepreneur, pas pour faire du social ou la charité.
Les politiques vous voient-ils comme une réponse à la crise?
Dans le monde politique on commence à nous prêter une oreille attentive. Notre démarche n'est pas la réponse à la crise, mais au moins une réponse à la crise budgétaire et à la bonne utilisation des budgets publics. Les entrepreneurs sociaux sont plus efficaces et créatifs parce qu'ils ont moins de ressources. Les politiques se disent qu'il y a peut-être là-dedans une réponse aux besoins sociaux à moindres coûts. Barack Obama en a d'ailleurs fait un axe fort de sa politique. En France, le secteur social représente déjà 10 à 11% du PIB, 10 à 12% de l'emploi et il croît de 2 à 3% par an.
Finalement, l'entreprise sociale est-elle une réponse à la crise morale qui se cache derrière la crise financière?
L'entreprise sociale est une réponse à la quête de sens, mais en y ajoutant le souci de la performance et du professionnalisme. Il s'agit de créer de la richesse, de la garder, et de la partager. Cela n'empêche pas de poser en même temps la question de la rémunération, de la possibilité de faire carrière dans ces entreprises sociales. Gagner de l'argent serait-ce mal dans ce secteur? Nous ne le pensons pas.
Mais les entreprises d'insertion existent, les Scop aussi. Ne sont-ce pas elles aussi des entreprises sociales?
Les formes juridiques actuelles sont limitantes. L'entreprise classique, la Scop, l'entreprise d'insertion ne répondent pas complètement à notre idée de l'entrepreneuriat social. L'entreprise d'insertion a un objet bien précis d'insertion, la Scop pose pas mal de problèmes de gouvernance. Nous voulons élargir le concept d'entreprise, qui pourrait mêler l'entreprise classique et l'association. L'important n'étant pas le statut mais de rendre un bon service et d'avoir un bon impact social.
*Ashoka est également l'un des partenaires, comme Le Journal des Entreprises, de l'opération Entrepreneurs d'avenir. Ashoka: 01.48.03.92.30 www.ashoka.asso.fr/ Entrepreneurs d'avenir: 01.45.44.51.75 http://www.entrepreneursdavenir.com/
Créée il y a trois ans en France (et depuis 1980 en Inde), l'association Ashoka* entend promouvoir des "entrepreneurs sociaux". Diplômé de l'École supérieure de commerce de Paris, ancien sportif de haut niveau en lutte, créateur de Sport sans frontières, Arnaud Mourot est le directeur d'Ashoka pour la France, la Belgique et la Suisse.