« Aujourd'hui, Airbus devient un véritable industriel américain ! » Ces mots gonflés de fierté - et, sur les terres de Boeing, teintées d'une certaine provocation -, Fabrice Brégier les a prononcés le 14 septembre dernier dans sa nouvelle usine aux couleurs du drapeau américain, devant un parterre d'officiels, de clients, de partenaires et des 260 employés. « Il s'agit du plus grand événement de l'industrie aérospatiale des Etats-Unis depuis des décennies », annonçait-il la veille.
Un 7e site Airbus aux Etats-Unis
Il ne s'agit pas de la première installation du constructeur européen aux Etats-Unis : ce dernier y est présent depuis la fin des années 1970, au moment de sa première vente d'A300 à la compagnie Eastern Air Lines. Il y emploie plus de 1.400 personnes sur six sites (Virignia, Kansas, Floride, Alabama)
. Par contre, c'est la première fois qu'il installe un site de production sur le sol américain, sa 4e usine d'assemblage après Toulouse, Hambourg et Tianjin. La stratégie suivie par Airbus est à la fois globale, commerciale et industrielle. Globale dans le contexte d'une internationalisation de l'entreprise, entamée en 2007 avec l'implantation d'une première usine de production hors de l'Europe, en Chine, à Tianjin. Cette fois aux Etats-Unis, Airbus veut consolider son image d'acteur mondial, dans une zone dollar plus favorable (Airbus vendant en dollars à des compagnies qui achètent en dollars), et avec un coût d'emploi moindre qu'en Europe, dû à des charges sociales inférieures d'au moins un tiers. Stratégie commerciale également : Airbus ne détient que 19 % des parts du marché aux Etats-Unis, alors qu'il avoisine les 50 % sur le marché mondial. L'avionneur compte sur ses appareils made in US pour séduire davantage de compagnies aériennes américaines. « Nous n'avons pas beaucoup de clients aux Etats-Unis, mais ils sont importants », reconnait Barry Eccleson, président d'Airbus Americas. Ces derniers se partagent entre gros acteurs comme American Airlines ou Delta Airlines, petites compagnies telles Virgin America ou Spirit Airlines, ou entre les deux, Air Canada, Fedex Express ou Hawaiian Airlines. Depuis l'annonce de cette nouvelle usine, Airbus a bien atteint 40 % des nouvelles commandes... même s'il est difficile de savoir, tempère le patron d'Airbus, si cela est lié à un certain patriotisme économique ou non. La sortie de l'A320neo, monocouloir doté d'une nouvelle motorisation, a aussi joué un rôle dans ces succès commerciaux. Par ailleurs, sur les vingt prochaines années, Airbus estime les besoins en monocouloirs en Amérique du Nord à 4.730 appareils. Un vaste gâteau qu'il compte bien attaquer dans le jardin de son rival de Seattle. Enfin, la stratégie d'Airbus est aussi industrielle : ce pays est le premier fournisseur du constructeur, avec des centaines de fournisseurs dans 40 Etats. Airbus a ainsi dépensé 15,9 Mds$ de fournitures américaines en 2014, contre 21 Mds$ en Europe.
Mobile, un site attractif
Depuis cet été, Airbus assemble donc des appareils de la famille A320 (A319, A320 et A321) sur le sol américain ; les premiers tronçons étant arrivés par cargo à Mobile en mai 2015, des différents sites de production européens. Le site de Mobile en Alabama était tout choisi : un vaste port, une zone industrielle riche d'une histoire d'aviation (le site d'Airbus est installé à Brookley sur une ancienne base aérienne d'Air Force), une présence d'Airbus sur cette zone depuis 2007 à travers un centre d'ingénierie et ses 200 salariés. Et des institutions locales qui ont incité Airbus - notamment financièrement - à installer son site de production sur leur territoire, après que ce dernier a perdu en 2011 un contrat sur les ravitailleurs de l'armée américaine. En effet, Airbus prévoyait de s'implanter sur ces terres d'Alabama pour mener à bien ce contrat finalement ravi par Boeing. Du côté de Mobile et de l'Alabama, les réjouissances sont de mise. Quelque 260 personnes travaillent déjà dans l'usine, dont une cinquantaine d'expatriés europées, et un tiers de vétérans américains. À terme, en 2017, quand Airbus atteindra sa cadence de quatre avions assemblés par mois, le site emploiera 1.000 personnes, sous-traitants inclus. Une aubaine pour cette région dont la grandeur industrielle fait partie du passé, et qui grâce au constructeur européen, se retrouve propulsée « à un niveau international où elle ne s'est jamais trouvée », selon les termes de Troy Wayman, vice-president du développement économique à la Chambre de commerce de Mobile.
Agnès Baritou
Le 14 septembre, Airbus inaugurait sa première chaîne d'assemblage final sur le continent américain, à Mobile, en Alabama. Dès 2016, le premier Airbus made in US sera livré à une compagnie aérienne américaine. Reportage sur un territoire jusqu'à présent chasse gardée de Boeing.