Coup dur pour le PDG d’ACI Groupe Philippe Rivière. Fin septembre, la holding du "géant" lyonnais de la sous-traitance industrielle (1 600 salariés dont 1 400 en France ; 200 M€ de CA en 2024) a été placée en redressement judiciaire par le tribunal de commerce de Lyon. Cette décision ne concerne pour l’heure que la holding financière du groupe et non les sociétés qui portent les activités industrielles de l’ETI lyonnaise. Elle fait suite à la procédure de cessation de paiement auprès du Tribunal des Affaires Économiques de Lyon, déposée par Patrice Rives, numéro 2 du groupe et actionnaire minoritaire. Procédure contestée par son associé fondateur et P.-D.G. du groupe, Philippe Rivière.
Croissance ultrarapide
Depuis sa création en 2019, le groupe rhodanien a racheté près d’une quarantaine de sociétés dont la grande majorité à la barre des tribunaux de commerces. Toujours en quête de nouvelles prises de guerre, ACI Group avait annoncé, en juin dernier, être sur les rangs pour reprendre le spécialiste sarthois des cartes électroniques pour l’automobile BeLink Solutions (140 salariés ; 15 M€ de CA prévisionnel en 2025). Au cours du mois de septembre, le géant lyonnais de la sous-traitance industrielle a fait marche arrière sur cette opération ainsi que sur le dossier de reprise partielle du métallurgiste mosellan NovAsco (750 salariés).
Début juillet, ACI Groupe avait verrouillé une nouvelle cible en annonçant la signature d’une lettre d’intention tripartite avec le pionnier français de l’aviation hybride électrique VoltAero et SEDC Energy, filiale à 100 % du gouvernement de l’État malaisien du Sarawak. À la clé une prise de participation au sein de VoltAero et un projet d’usine en Malaisie pour se positionner sur l’aviation décarbonée. Autant de projets qui ne sont plus vraiment d’actualité. En témoigne le récent placement en redressement judiciaire de VoltAero par le Tribunal de commerce de la Rochelle suite à la défaillance d’ACI Groupe.
Philippe Rivière va faire appel
Pourtant, Philippe Rivière conteste le placement en redressement judiciaire de sa holding et a fait savoir aux Échos qu’il allait interjeter appel du jugement. "Je réfute la situation de cessation de paiements et par conséquent, je fais appel du placement en redressement judiciaire aux côtés des fonds qui sont au capital d’ACI Groupe. Nous avons des solutions de financement à court terme, il n’y a pas le feu", a-t-il ainsi indiqué dans le quotidien économique. Contacté à plusieurs reprises par téléphone pour en savoir plus sur ces fameuses solutions de financement et sur sa stratégie de sortie de crise, Philippe Rivière n’a pas donné suite à nos sollicitations.
En mars dernier, il avait annoncé avoir levé 82 millions d’euros auprès du fonds d’investissement américano-singapourien Fortuna. Un financement qui, selon les annonces de Philippe Rivière, devait permettre à ACI Groupe d’accélérer sa stratégie d’hyper-croissance pour atteindre les 500 millions d’euros de chiffre d’affaires, mais qui ne serait, à ce jour, toujours pas arrivé sur les comptes de l’ETI lyonnaise.
En juin, lors du Salon du Bourget à Paris, Philippe Rivière avait par ailleurs dévoilé un projet d’introduction en Bourse, promis pour l’automne. "Cet accès au marché serait pour notre groupe le moyen de renforcer nos capacités de financement, avec l’objectif de lever entre 50 et 80 millions d’euros", avait-il alors déclaré. Un projet qui ne verra sans doute jamais le jour. Comme l’entrée au capital de Fortuna, un fonds que Philippe Rivière était allé chercher à l’étranger "faute d’avoir pu trouver des financeurs en France", nous avait-il confié à l’époque.
Pas suivi par les fonds français et Bpifrance
En France, les fonds d’investissement sont peu prolixe sur le dossier ACI. Ont-ils été contactés par Philippe Rivière ? Ont-ils refusé un dossier jugé risqué ? Difficile à dire. Le lyonnais Evolem n’a pas souhaité s’exprimer, arguant "ne pas connaître le dossier". Siparex et Demeter n’ont pas répondu à nos sollicitations. Idem pour l’actionnaire minoritaire du groupe ACI, le fonds GEI, basé à Nancy. Seuls Innovafonds et Kreaxi nous ont indiqué "ne pas avoir été contactés" par le géant lyonnais de la sous-traitance industrielle. Évoquant un "projet effrayant pour un investisseur", l’associé d’un fonds lyonnais nous confie que s’engager chez ACI "aurait été comme sauter d’un avion sans parachute tout en essayant d’en accrocher un au dos de Philippe Rivière pendant la chute". Côté Bpifrance, la réponse est, elle, laconique. "Nous ne nous exprimons pas sur les entreprises que nous ne suivons pas".
Une chose est sûre pour que l’appel de Philippe Rivière aboutisse et que la justice décide de casser le jugement pris en première instance, ce dernier va devoir montrer patte blanche et trouver des sources de financement fiables. "Le dirigeant doit montrer à la Cour d’Appel que son groupe n’est pas en cessation de paiements et qu’il dispose de la trésorerie nécessaire pour poursuivre son activité", résume Maître Amaury Dumas-Marze, avocat associé au sein du département "Entreprises en difficulté -restructurations" du cabinet d’avocats Delsol. Ce qui ne semble pas gagné d’avance à la lecture des comptes de la holding d’ACI groupe. "La holding a contracté un endettement croissant entre 2022 et 2024 pour financer ses acquisitions, passant de 17,6 millions d’euros en 2022 à 43,6 millions en 2024. La même année, ses pertes ont beaucoup augmenté, atteignant 11,6 millions d’euros de pertes pour la holding en 2024", constate Sébastien Touvron, directeur associé d’UI investissement, fonds français spécialisé dans l’accompagnement des entreprises non cotées.
Une croissance de l’endettement
Autre signe inquiétant, "à côté de la croissance de l’endettement, ACI a consommé quasiment tous ses fonds propres, passés de 12,9 millions d’euros en 2023 à 2,2 millions l’année suivante, analyse l’expert. La dette contractée pour financer les acquisitions a sans doute épongé des pertes d’exploitation. Une entreprise, en particulier, les aurait-elle plombés ?", s’interroge Sébastien Touvron.
Liquidée fin 2024, la filiale Reims Aerospace a contribué à hauteur de 4,27 millions d’euros (3,06 M€ sur les titres + 1,21 M€ sur les créances) aux pertes exceptionnelles de plus de 8 millions l’année dernière.
Le risque des procédures en cascade
Ce qui laisse peu de doute, c’est le risque prégnant de voir se multiplier les procédures collectives au sein du groupe. "On va assister à une cascade de cessations de paiements dans l’ensemble des sociétés du groupe avec in fine des placements en redressement judiciaire dans le meilleur des cas, avec des ventes pour celles qui trouveront preneur et des liquidations judiciaires pour les plus mal en point", prédit un acteur de la filière mécanique de la Loire. "ACI, c’est près de 1 400 emplois en France. On ne peut pas se réjouir de cette situation qui risque d’entraîner une véritable casse sociale et particulièrement en Auvergne-Rhône-Alpes où le groupe est très présent (16 sites industriels en Aura, N.D.L.R.)", poursuit ce professionnel reconnu du secteur qui a souhaité garder l’anonymat.
Dans les différentes entités du groupe ACI, les prémices de cette casse sociale annoncée se font déjà sentir. À Roche-la-Molière dans la Loire, les 40 employés de Meca Tech (ex-Comefor et AS Meca Bernard) n’ont pas reçu leur salaire de septembre et ont appris lors d’une réunion avec la direction, qui s’est tenue le 14 octobre, que l’entreprise était en cessation de paiement. Les syndicats, la CGT en tête, avaient en amont tiré la sonnette d’alarme en avertissant les élus locaux de la situation et en mettant en place une procédure de saisine du conseil des Prud’hommes pour permettre le versement des salaires. Les syndicats attendent désormais l’ouverture d’une procédure collective. Sauvegarde, redressement, liquidation ? "On ne sait pas à quelle sauce on va être mangé mais on espère que le tribunal donnera les pleins pouvoirs à l’administrateur pour faire avancer le dossier car en attendant, la situation est intenable. On vient de faire nos deux meilleurs mois de l’année, mais l’argent a été bloqué par les Factors et ne redescend plus dans les comptes de l’entreprise", indique le délégué CGT du site, Samy Tabti.
Une reprise espérée chez Hachette et Driout
Mecatech n’est pas la seule entreprise du groupe confrontée au non-versement des salaires. Visual Manufacturing (Doubs), MPM (Haute-Savoie), SDML (Vitrolles) et ACI Maintenance (Oise) sont dans le même cas et semblent, elles aussi, faire les frais du placement en redressement judiciaire de la holding de tête du géant lyonnais de la sous-traitance industrielle.
Basée à Saint-Dizier en Haute-Marne, Hachette et Driout n’est pas loin de connaître le même sort. "Nous avons été repris début 2025 par ACI. En juin 2025, nous étions déjà déficitaires. Aujourd’hui, nous ne pouvons plus payer l’Urssaf, ni certains fournisseurs. ACI Groupe n’a jamais engagé de financements, ni de commandes. Début septembre, nous n’avions même plus de budget pour financer des gants, des EPI… Nous avons demandé lors d’une réunion de combien était le déficit : il était de 3,1 millions d’euros. Fin septembre, nous avons engagé le droit d’alerte du CSE", indique William Olivo, secrétaire du CSE d’Hachette et Driout, membre du syndicat FO et secrétaire de l’Union des Syndicats de la Métallurgie de la Haute-Marne.
Depuis le 30 septembre, l’entreprise tourne en activité partielle. "Cela représente une soixantaine de salariés sur le carreau. En octobre, nous serons quasiment à 100 % en chômage partiel et nous nous orientons peut-être vers un redressement judiciaire en novembre", craint William Olivo. "ACI Groupe voulait réorienter Hachette et Driout sur la Défense. Rien n’a été fait", s’insurge celui qui, comme l’ensemble des 242 salariés de l’entreprise, espère une reprise du site.
Un fonctionnement savamment orchestré
Les difficultés de trésorerie du groupe ACI ne sont malheureusement pas nouvelles. Elles sont même devenues un mode de fonctionnement savamment orchestré si on en croit les témoignages de certains dirigeants d’entreprise. "La méthode Rivière consiste à agglomérer des boîtes qui vont plus ou moins bien, à assécher leur cash pour faire remonter l’argent à la holding qui va continuer à s’endetter pour acheter d’autres boîtes", explique un acteur industriel français un temps dans la ligne de mire du serial repreneur français.
Dans la Loire, un prestataire de services, qui a souhaité garder l’anonymat, a été l’une des victimes de cette méthode Rivière. "Nous avions l’habitude de travailler avec plusieurs entreprises de la Loire. Quand ACI a repris ces entreprises, nous avons continué à travailler avec eux sans filet, sans avoir de garanties financières. Nous avions confiance… Jusqu’au moment où l’une de ces entreprises ne nous a plus payés. Je suis allé en contentieux pour récupérer mes 15 000 euros. J’ai fait une demande de référé au Tribunal de commerce et j’ai obtenu une saisie sur les comptes. À quatre reprises, cette saisie n’a pas abouti car les comptes de l’entreprise étaient vides. Mon huissier a fait faire une saisie sur les commandes de l’un de leurs clients mais là aussi, rien", relate le chef d’entreprise.
Dans l’incapacité de se faire payer, ce dernier a averti début 2024 le directeur administratif et financer du groupe ACI qu’il allait demander à son huissier d’enclencher une procédure auprès du Tribunal de commerce pour cessation de paiements. "Dans l’heure qui a suivi, j’ai reçu un appel du DAF qui m’a dit qu’il ne fallait pas le prendre comme ça. Et le lendemain, j’avais les 15 000 euros et la totalité des frais d’huissier versés sur mon compte".
Ce témoignage ne serait pas un cas isolé selon ce dirigeant d’entreprise. "Les contacts que j’avais dans différentes sociétés du groupe m’ont confirmé que le fonctionnement était identique chez eux. La holding asséchait leurs comptes et il recevait une fois par mois un versement pour payer l’essentiel : salaires et fournisseurs".
Un modèle économique qui interroge
Le modèle économique prôné par Philippe Rivière interroge aussi. "Nous étions très circonspects au sujet de son modèle économique d’hypercroissance. On ne sait pas ce que cela veut dire dans le milieu industriel. La méthode industrielle pour coordonner tout ça nous est apparue curieuse. Et cela nous a été confirmé à la suite de ses premiers rachats dans la Loire. Les promesses qui avaient été faites n'ont pas été tenues et la façon dont il traitait les dirigeants en place, et indirectement les salariés, nous ont beaucoup questionnés", nous explique un acteur de la filière mécanique de la Loire.
"L’acquisition d’entreprises en difficulté à la barre des tribunaux peut être une opportunité si on a la compétence et des ressources financières importantes pour redresser ces entreprises dans le cadre d’une stratégie de groupe, ajoute Maître Amaury Dumas-Marze. Mais cela devient un pari impossible quand on procède à un nombre élevé d’acquisitions dans un temps limité sans aucune structure saine sur laquelle s’appuyer".
La chute de l’empire ACI était "presque prévisible", estime l’avocat. Et la crise de gouvernance entre les deux associés fondateurs risque de ne rien arranger. À l’heure où nous bouclons ces lignes, les administrateurs judiciaires en charge du dossier devaient solliciter l’extension de leurs responsabilités devant le Tribunal des Affaires Économiques de Lyon. Si elle leur est accordée, Philippe Rivière et ses associés perdraient totalement la main sur la direction d’ACI. Laissant le scénario d’une vente du groupe "par appartement" prendre un peu plus d’ampleur.