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Financement

Interview Happy Capital : « Il faut être archi-motivé pour investir dans l'économie réelle »

Entretien avec Philippe Gaborieau, président fondateur d’Happy Capital

Propos recueillis par Anne Cesbron - 10 octobre 2018

L’année 2018 semble sourire à Happy Capital, plateforme pionnière de l'equity crowdfunding, le financement participatif sous forme d'actions, créée en 2013. Pourtant, à entendre son dirigeant Philippe Gaborieau, le financement des PME pâtit de contraintes qui freinent l’essor du crowdfunding.

Pour Philippe Gaborieau, président de la plateforme de crowdfunding Happy Capital, « il faut conditionner l’investissement vers les PME à la fiscalité pour tenir compte du risque que les particuliers prennent en voulant financer l’économie réelle. »
Pour Philippe Gaborieau, président de la plateforme de crowdfunding Happy Capital, « il faut conditionner l’investissement vers les PME à la fiscalité pour tenir compte du risque que les particuliers prennent en voulant financer l’économie réelle. » — Photo : Anne Cesbron - Le JDE

Le Journal des Entreprises : Tous les projets proposés par Happy Capital ont trouvé leurs investisseurs cette année. Un résultat très encourageant…

Philippe Gaborieau : Effectivement, tous les porteurs de projets ont validé leur augmentation de capital. Le plus important, au-delà des fonds investis, est de constater la pérennité des entreprises que nos investisseurs ont soutenu. Depuis que nous sélectionnons des projets, nous n’avons eu qu’un seul défaut, sur les 40 dossiers que l’on a financés. Je pense que c’est un record par rapport à toutes les plateformes de crowdfunding. 

Et pourtant vous tirez la sonnette d’alarme. Selon vous, les investisseurs ne sont pas du tout encouragés à aider les entreprises via la solution du crowdfunding…

P. G. : Regardons les chiffres. Quand en Angleterre, en 2015, cet investissement dans l’économie réelle représente 4 milliards, la France plafonne à 300 M€, c’est ridicule. En Allemagne, la publicité est autorisée, pas ici.  En Belgique, en Italie, au Luxembourg, cette activité est beaucoup plus ouverte. Il ne faut pas s’étonner que certaines plateformes partent à l’étranger par crainte de ne rester que de petits acteurs en France. Autre signe qui devrait faire réagir : on commence à voir que les flux des dossiers entrants diminuent, alors qu’ils progressaient en permanence jusqu’alors.

Comment expliquez-vous cette désaffection soudaine ?

P. G. : Le discours ambiant veut que la fiscalité ne doit pas dicter les choix d’investissement, qu’on ne peut pas conditionner à la fiscalité, l’investissement vers les PME. Pourtant, le déclic peut se faire grâce à la fiscalité. Il faut tenir compte du risque que les particuliers prennent en voulant financer l’économie réelle.

« Sous prétexte de défendre l’épargnant, j’ai l’impression que les pouvoirs publics le prennent pour un imbécile, incapable de comprendre ce qu’est l’entreprise. »

En Angleterre encore, si vous investissez dans une société qui a plus de 5 ans, c’est 30 % de réduction fiscale, si c’est dans une entreprise qui a moins de cinq ans, considérée comme une start-up c’est 50 % de réduction. Si vous faites des moins-values, l’administration fiscale en prend en charge une partie.

Qui peut investir dans les projets que vous sélectionnez ?

P. G. : On a tout type de profils dans nos actionnaires, de l’étudiant qui va mettre 100 €  sur le projet de son copain, jusqu’à des hauts-fonctionnaires, le numéro deux d’une grande banque française… Leur point commun est d’être archi-motivés, car investir aujourd’hui constitue un véritable parcours du combattant.

Qu’est-ce qui s’oppose à l’envie d’investir son épargne dans une PME ?

P. G. : Lorsque vous vous rendez sur une plateforme, pour prendre connaissance des projets, il va d’abord falloir vous inscrire et confirmer que vous avez compris les risques. C’est une plateforme à ouverture progressive, selon la définition et les exigences de l’AMF, l’Autorité des marchés financiers. Si un projet vous intéresse, si vous cliquez sur « J’investis », vous devrez alors remplir un questionnaire de six pages, et décliner votre identité, votre nombre d’enfants, vos salaires, si vous êtes propriétaire ou locataire, où sont basés vos comptes…

Sous prétexte de défendre l’épargnant, j’ai l’impression qu’on le prend pour un imbécile, qui n’est pas capable de comprendre ce qu’est une action, ce qu’est l’entreprise. Qu’on nous dise clairement qu’il est préférable qu’ils investissent dans les livrets A ou dans les assurances-vies !

Pourquoi poursuivre dans cette voie, si tant de nuages s’amoncellent au-dessus du crowdfunding ?

P. G. : Je crois à ce modèle vertueux, qui permet également de rapprocher le monde des entreprises avec ses propres salariés. On est capable de créer du lien, les gens en ont envie. A condition que ce ne soit pas si compliqué. 

Comptez-vous poursuivre dans ce domaine du financement ?

P. G. : On ne peut plus se contenter de ne faire que du crowdfunding. Il faut développer des innovations. ce que nous faisons et qui nous passionne. Nous avons ainsi lancé la plateforme de crowdfunding immobilier mycapital.immo et nous venons de racheter la plateforme de prêts Pretgo. Nous développons également un outil qui va permettre de réaliser des levées de fonds mixtes, en haut et bas de bilan. Nous avons les agréments Banque de France et AMF et nous serons les seuls à le proposer. Cela permet de diversifier ses investissements, leur niveau de risque et le type de rentabilité. Côté chef d’entreprise, c’est également intéressant, car c’est un véritable acte de gestion.

« Nous allons lancer un outil pour faciliter l'investissement à partir de la blockchain. »

Lors de Bordeaux Fintech, j’annoncerai par ailleurs le lancement d’un outil dont nous déposons actuellement les brevets, en partenariat avec le laboratoire régional CATIE, le centre aquitain des technologies de l’information et électroniques, qui va permettre de faciliter l’investissement, à partir de la blockchain. C’est un produit que pourront utiliser les banques, les assureurs, les cabinets d’avocats, d’experts comptables, et bien entendu, les plateformes de crowdfunding. Nous l'avons baptisé Happy Ledger. 

Parmi la centaine de plateformes en France, comment tirez-vous votre épingle du jeu ?  

P. G. : J’ai travaillé aussi bien en fonds d’investissement que comme financier dans la branche finance de General Electric. Lorsqu’une banque ou un fonds analyse des dossiers, ils le font selon des critères objectifs. La banque va analyser la capacité de rembourser, les taux d’incident de paiement… Le fonds d’investissement travaille à partir d’audits sur le social, le juridique, le business plan.

Lorsque j’ai créé Happy Capital, je devais trouver un outil de sélection des projets, ma propre méthodologie. Je me suis inspiré de la matrice de la lutte anti-blanchiment du financement du terrorisme. Sans vous donner les détails de cet algorithme, je peux vous dire que 50 % de nos critères sont subjectifs, relatifs au comportement du porteur de projet, son e-reputation, son comportement vis-à-vis de ses collaborateurs… Nous testons sa présentation, la qualité de ses réponses lorsque nous lui demandons des renseignements, sa réactivité. Nous avons besoin de savoir s’il saura s’impliquer pendant sa campagne de levée de fonds. Nous devons aussi vérifier que porteurs de projets et investisseurs sont compatibles. Le crowdfunding, c’est ça : une alchimie.

Pour Philippe Gaborieau, président de la plateforme de crowdfunding Happy Capital, « il faut conditionner l’investissement vers les PME à la fiscalité pour tenir compte du risque que les particuliers prennent en voulant financer l’économie réelle. »
Pour Philippe Gaborieau, président de la plateforme de crowdfunding Happy Capital, « il faut conditionner l’investissement vers les PME à la fiscalité pour tenir compte du risque que les particuliers prennent en voulant financer l’économie réelle. » — Photo : Anne Cesbron - Le JDE