V
ous dirigez une PME lig
érienne qui emploie une centaine de salariés. Vous acceptez de nous raconter votre burn out, mais de façon anonyme. Pourquoi?
« J'ai fait le choix de ne pas parler de mon burn out à mon environnement professionnel. Les banquiers, les clients et même les collaborateurs de l'entreprise ne sont donc pas au courant. Pourquoi? Parce que les PME reposent énormément sur leur dirigeant. Si celui-ci ne va pas bien, on va automatiquement se poser des questions sur la santé de l'entreprise. Je n'ai pas peur que mon image soit affectée. Par contre, je n'ai pas envie que celle de l'entreprise le soit. Maintenant, j'ai aussi envie de parler de ce que j'ai vécu. Le burn out du dirigeant est un vrai sujet, aussi intéressant que tabou. Il existe mille études sur la santé de la baleine bleue, aucune sur celle du dirigeant. Et ce ne sont pas les baleines qui créent des emplois! Par ailleurs, on m'a tellement aidé pour que je puisse m'en sortir, que je veux aider à mon tour ceux qui sont tombés. C'est pourquoi je témoigne beaucoup de cet épisode de ma vie dans des cercles privés et que j'essaie d'aider des entrepreneurs à se relever comme d'autres l'ont fait pour moi.
Comment s'est manifesté votre burn out?
« Je ne me suis pas rendu compte que le burn out arrivait. Puis, avec la déprime, on tombe très vite. Ma boîte marchait moins bien après des années de fortes croissances. J'ai dû licencier des salariés et cela a été très compliqué à gérer sur le plan émotionnel. À côté de cela, mon fils avait des pépins de santé. J'étais épuisé, déprimé et j'ai complètement changé de comportement.
C'est-à-dire?
« J'étais moins jovial... Le week-end, je dormais tout le temps. Lever dix heures, j'avalais un café, puis je retournais me coucher. Et l'après-midi, sieste. Par contre la nuit, je ne dormais pas... J'étais stressé, je me faisais sans cesse des films. J'ai eu aussi plein d'effets secondaires sur mon corps. À cause du stress par exemple, je ne cessais pas de serrer la mâchoire. J'ai fini par m'en casser les dents!
Et pendant tout ce temps, comment dirigiez-vous l'entreprise?
« Je suis tombé assez bas, mais je me levais quand même le matin pour aller travailler. Je suis venu tous les matins à l'entreprise, mais j'étais incapable de prendre une décision. Le moindre grain de sable devenait insurmontable. Des copains du CJD (NDLR : centre des jeunes dirigeants) se sont relayés pendant six mois pour venir me voir dans l'entreprise. Ils m'ont donné le bout d'énergie nécessaire ainsi que la capacité à prendre des décisions que j'avais perdue. Au CJD, nous avons créé des groupes d'aide à la décision, où les entrepreneurs se soutiennent. Grâce à cela notamment, je suis capable de me dévoiler et d'accepter l'intrusion.
Avec la dépression, l'autre tabou du dirigeant, c'est le suicide. Vous y avez pensé?
« Je ne pense pas que je serais passé à l'acte. Mais je me souviens quand même d'avoir roulé sur le périphérique à 40 km/h, en me disant que je ne voyais pas d'issue et que si un camion pouvait me percuter, cela pouvait peut-être m'arranger... On a beau être chef d'entreprise, on n'en reste pas moins des hommes, des êtres fragiles.
Comment avez-vous remonté la pente?
« Au départ, j'étais dans le déni total. Puis, j'ai accepté d'écouter des copains qui me conseillaient d'aller voir un spécialiste. Le médecin m'a dit : vous êtes malade, vous faîtes un burn out, vous êtes en dépression. Cette annonce m'a quelque part rassurée, car je me suis dit : c'est une maladie, je suis normal. J'ai pris des anti-dépresseurs pendant six mois, ce qui est finalement une durée assez courte, puisque le burn out a été traité très tôt. Après, des amis chefs d'entreprise ainsi que ma famille m'ont énormément soutenu. J'ai fait une thérapie, puis de la luminothérapie et du shiatsu pour retrouver de l'énergie. Aujourd'hui, deux ans après, je vais très bien, et j'ai appris que notre fragilité intérieure est aussi notre force, ce qui nous construit. Il ne faut donc pas la nier.
Avez-vous changé suite à cet épisode?
« Depuis, je fais beaucoup plus attention à moi et à ma famille. J'apprends à me préserver. Par exemple, toutes les semaines, je prévois désormais du temps pour moi, pour me faire plaisir et me ressourcer. Cela peut être de la voile, un peu de sport, etc. Je travaille aussi sur moi, j'essaie de prendre du recul. Je me dis aussi que tout le monde peut craquer, alors j'essaie d'être à l'écoute des collaborateurs et des dirigeants que je connais.
Et dans la gouvernance de l'entreprise?
« À un moment, l'entreprise était très basée sur moi. C'était un risque que je faisais courir à tous mes collaborateurs. J'ai commencé à la structurer, à davantage déléguer, suite à l'épisode de la grippe H1N1. On a poursuivi ce mouvement.
Que conseillez-vous à un dirigeant qui sent poindre la déprime?
« Je pense qu'il faut être entouré, qu'on aille bien ou pas d'ailleurs. Le dirigeant est seul dans l'euphorie comme dans la difficulté. Il a besoin de ses pairs, d'un effet miroir. À lui aussi d'avoir l'humilité d'appeler un copain et de lui dire : ça ne va pas, j'ai besoin de toi. La deuxième chose à faire, c'est d'aller voir rapidement un médecin et lui demander : docteur, ai-je besoin d'un anti-dépresseur ou juste de vitamine C? ».
Inébranlable les patrons? L'imagerie populaire le voudrait, la réalité est tout autre. Ils ne sont en effet pas rares à craquer, comme ce dirigeant d'une grosse PME ligérienne qui nous raconte comment il est tombé dans la déprime. Entretien sans tabou.