Philippe Darmayan (GFI) « La politique industrielle a fait fausse route pendant dix ans »
# Industrie # Ressources humaines

Philippe Darmayan (GFI) « La politique industrielle a fait fausse route pendant dix ans »

Président d'ArcelorMittal en France et du Groupe des fédérations industrielles (GFI), Philippe Darmayan l'affirme : l'industrie française bénéficie actuellement d'une fenêtre de tir idéale pour concrétiser une relance.



La mesure de « suramortissement » prise par Manuel Valls au sujet des investissements industriels va-t-elle assurer une relance efficace de l'industrie française ?

Ce n'est pas la solution miracle, mais c'est une bonne mesure d'accompagnement. Le Groupe des fédérations industrielles travaille avec l'institut d'études économiques Rexecode, et leur dernier verdict était inquiétant : la consommation repart en France, les taux de marge s'améliorent mais cela ne se traduit pas sur la production. Ce sont plutôt les stocks qui diminuent et les importations qui reprennent ! En parallèle, l'outil industriel français a vieilli. Le suramortissement, qui est une mesure que nous avons suggérée, va permettre aux sociétés qui se portent bien, qui font des bénéfices, d'affecter une partie de ces derniers sur la préparation du futur.


Cette mesure profite donc aux sociétés qui peuvent investir. Mais que faire pour toutes les PME industrielles qui sortent exsangues de la crise ? Le suramortissement ne les aidera en rien...




Une mesure ne peut traiter tous les problèmes. Dans les PME en difficultés, la question qui se pose n'est très souvent pas celle de l'investissement, mais celle d'améliorer l'exportation, d'optimiser l'efficacité opérationnelle. C'est la pire des choses, quand une entreprise va mal, d'investir. Alors, oui, on peut dire que cette mesure est de court terme, qu'elle finira en 2016, mais la critique qui affirme que c'est une mesure qui favorise les entreprises qui font de l'argent, je ne l'accepte pas ! Pour les PME qui ont des problèmes de trésorerie, beaucoup de mesures ont été prises, Bpifrance a renforcé son action, par exemple. Cela n'est peut-être pas suffisant, mais c'est totalement indépendant de la question de l'investissement. Le regret que j'éprouve porte plutôt sur le fait que la mesure du suramortissement aurait du être accompagnée d'un autre dispositif.
Lequel ?


On aurait pu rêver d'avoir une mesure de même type sur l'emploi. On peut en effet imaginer que l'investissement va créer des embauches supplémentaires, mais il existe toujours un risque sur le futur qui peut amener les chefs d'entreprises à être trop prudents dans leurs recrutements. En imaginant un « contrat de projet », qui permet de mettre fin à une collaboration si un projet d'investissement n'aboutit finalement pas, nous aurions vraiment favorisé la prise de risque. Il est dommage que cette mesure n'ait pas été prise simultanément.


Attendiez-vous un coup de pouce fiscal, et êtes-vous déçu de ne pas l'avoir obtenu ?

Nous avons besoin en France d'une vraie réforme fiscale. Il faut arriver à une fiscalité du profit, et non pas de la production, dans l'esprit de ce qui existe dans les pays nordiques. Mais c'est un sujet de long terme, et il n'y a plus, compte tenu des échéances électorales, l'opportunité d'aller très en avant dans ce sujet. Là, il nous faut juste de la confiance et faire en sorte qu'il n'y ait pas sur les projets de loi de finances 2016 et 2017 des mesures repoussoir, prises dans l'urgence, sans le temps de la réflexion. Il est fondamental aujourd'hui de redonner confiance avec de la stabilité.


Reste que l'industrie est aujourd'hui un point focal du soutien gouvernemental. Il n'y a plus de débat sur le rôle du secteur dans le pays ?

La dernière fois qu'il y a eu tel consensus sur l'industrie française, cela remonte aux années Pompidou ! Aujourd'hui, il y a prise de conscience : la France a fait fausse route, notamment durant les dix dernières années. Penser que nous ne serions plus jamais compétitifs face à l'Asie, qu'il fallait à tout prix se spécialiser dans l'esprit, l'ingénierie, tout en oubliant que dans toute économie, il y a avait une base industrielle à préserver, ce n'est pas la recette miracle ! Nous avons en plus raté la révolution robotique, avec un équipement qui est le tiers de ce qu'il est en Allemagne. En dix ans, nous avons dégradé notre industrie, il est temps de réagir, jamais nous n'aurons des circonstances aussi favorables qu'en ce moment !


Sur quoi se base cet optimisme ?

L'opportunité est exceptionnelle. Nous sommes dans un monde économique dans lequel les « Brics » ralentissent : la Chine ralentit, le Brésil et la Russie sont quasiment à l'arrêt. Ces pays qui tiraient la croissance mondiale sont arrêtés et sont remplacés par la zone US et, depuis peu, par la zone européenne qui bénéficient d'un coup de fouet important grâce à la baisse de l'euro et du pétrole. C'est une situation qui permet d'exporter, de concurrencer l'agressivité des Chinois, nous positionne bien sur les zones dollars. Je suis optimiste : une fois les stocks abaissés, la production va repartir. Il faut transformer l'essai !


Justement, pour aller à la relance en zone dollar, votre fédération va lancer Stratexio, un dispositif de soutien des PME industrielles à l'export. C'est encore une nouvelle couche dans les aides disponibles ?

C'est un dispositif de patrons pour les patrons, de pairs qui parlent à leurs pairs. On vient de créer trois clubs Stratexio en régions, et on veut couvrir la France à la fin 2015. L'idée'est, en liaison, avec conseils régionaux, d'aider les TPE et PME dans leurs efforts de conquête à l'étranger, en définissant le plan marketing, l'offre, le ciblage des contacts commerciaux. On est dans l'opérationnel, ce n'est pas un « truc » d'intellectuels. Cela fait la différence.

# Industrie # Ressources humaines