Qu’est-ce qui va rester de l’année 2025 dans l’esprit des dirigeants d’entreprise du Grand Est ?
Le ras-le-bol. Le ras-le-bol d’être incompris, d’être taxé, le ras-le-bol de la complexité. Ce malaise traduit une déconnexion de plus en plus criante entre le monde politique et le monde économique. La seconde présidence de Donald Trump, débutée en janvier, aurait pu servir de déclic. Car même dans le chaos, une opportunité peut émerger. Beaucoup d’entrepreneurs se sont dit : "voilà peut-être le moment d’un réveil politique en France et en Europe". L’occasion de comprendre enfin que l’empilement normatif, notamment la sur-transposition des directives européennes, finit par asphyxier notre compétitivité dans un monde globalisé. Cette prise de conscience doit désormais irriguer les décisions politiques françaises et européennes.
Vous mentionnez l’arrivée à la présidence de Trump. Mais est-ce que la vraie cassure dans la dynamique économique française ne date pas de la dissolution de 2024 ?
La dissolution de 2024 a été vécue comme une fracture. Nos responsables politiques sont devenus les champions de l’instabilité. Peut-être y ont-ils vu une manœuvre habile, mais pour les entreprises, ce fut une catastrophe. L’économie a besoin de stabilité pour planifier, investir, avancer. Imaginez un foyer : vous établissez un budget, vous prévoyez des travaux, un voyage. Et soudain, en plein milieu, on change les règles. Vous stoppez tout. C’est exactement ce que vivent les chefs d’entreprise. Face à l’incertitude, on suspend les investissements, on reporte les embauches. Et ce repli, répété secteur après secteur, devient un frein collectif. Il ne s’agit plus d’un problème conjoncturel, mais d’un risque structurel.
"Avant d’ajouter une énième taxe, interrogeons-nous sur la direction que nous voulons prendre collectivement."
Et en 2025, le monde politique a continué à accentuer l’inquiétude du monde économique en donnant le spectacle de l’instabilité gouvernementale…
L’instabilité politique et fiscale a un impact économique et social dévastateur. Et cela n’est plus possible, parce que pendant que nous nous renfermons sur nous-même, les autres pays attaquent. Le débat public s’est cristallisé sur la possibilité d’une hausse de la fiscalité des entreprises. Et à force de multiplier les débats anxiogènes on fragilise l’ensemble du tissu productif. À trop affaiblir nos entreprises, on finit par en faciliter le rachat par des acteurs étrangers. Moins compétitifs, moins armés, nos fleurons deviennent des proies. C’est une réalité silencieuse mais redoutablement efficace. Il est temps que l’État considère la solidité économique comme un levier stratégique, pas une variable d’ajustement.
L’idée d’instaurer la taxe Zucman a prospéré sur l’aspiration des Français à plus de justice fiscale : est-ce que vous comprenez cette position ?
Le débat ne porte pas sur la légitimité de la fiscalité. Nous sommes déjà l’un des pays où l’on taxe le plus les entreprises. Le vrai sujet, c’est celui du modèle de société. Avant d’ajouter une énième taxe, interrogeons-nous sur la direction que nous voulons prendre collectivement. Réduire la complexité, ce n’est pas un sacrifice politique. C’est une condition pour restaurer la compétitivité. Une entreprise en bonne santé, c’est de l’investissement, de l’emploi, des rentrées fiscales. Pas d’entreprise, pas d’emploi, pas de recettes. Une entreprise qui va mal, ce sont des licenciements, des faillites, de la précarité. Une entreprise qui se porte bien, c’est de la valeur créée pour tous.
Quels sont les secteurs d’activité qui ont tiré leur épingle du jeu en 2025 ? A contrario, quels sont ceux qui ont le plus souffert ?
J’ai tellement de secteurs en tête où les entreprises sont plongées dans les soucis, que je préfère vous répondre que personne n’échappe à la morosité ambiante. Prenons le bâtiment. À partir du moment où le législateur commence à décréter que la maison individuelle est un des maux de la France, tout s’effondre. On ne comprend pas comment une idée pareille a pu s’imposer, c’est vraiment une méconnaissance totale du territoire. Des décisions prises à l’emporte-pièce, comme par exemple le fait de retirer de la location des logements trop consommateurs d’énergie, ont des conséquences sur toute une filière. Cela part peut-être d’une bonne intention, mais la mise en œuvre opérationnelle est en inadéquation totale avec la réalité du terrain. Où sont les études d’impact ? Où est l’écoute du terrain avant d’agir ? Il y a un dogmatisme qui remplace la vision politique. Tout le monde est d’accord pour sauvegarder le climat, les chefs d’entreprise en premiers, mais pas n’importe comment.
"Le législateur européen a fait le jeu des Chinois, qui nous ont rapidement imposé leurs batteries, puis leurs véhicules."
L’activité de l’automobile semble aussi être en train de dévisser dans la Région…
Décréter une échéance aussi brutale que la fin du moteur thermique en 2035 avant de savoir si notre industrie avait la capacité de faire les choses, c’est terrible. C’est une erreur stratégique ! Le législateur européen a fait le jeu des Chinois, qui nous ont rapidement imposé leurs batteries, puis leurs véhicules. Aujourd’hui, nous sommes plongés dans une problématique d’injustice sociale et les aides publiques ont finalement servi à acheter des voitures chinoises. Et maintenant, il faut de nouveaux dispositifs pour soutenir la production européenne… Il faut arrêter d’embêter les chefs d’entreprise avec des choses improbables. Un sous-traitant de l’automobile ne peut pas pivoter en deux ans et c’est la même chose pour tous les secteurs. Un chêne ne pousse pas en 3 mois ou 3 ans.
Dans le Grand Est, est-ce que le secteur de la Défense a su se saisir des opportunités liées au réarmement du pays ?
Effectivement, c’est un secteur qui sort du lot, dans lequel le Grand Est a beaucoup de savoir-faire, avec de très belles entreprises, capable de travailler pour la souveraineté du pays. Mais l’une des questions majeures c’est le financement de la BITD, la Base industrielle et technologique de la Défense [L’ensemble des industries nationales d’un pays prenant part aux activités de défense, Ndlr]. On retrouve ici le même schéma : un dogmatisme, lié notamment aux normes environnementales, qui affaiblit tout le secteur. Le conflit ukrainien a mis en lumière notre vulnérabilité par rapport à l’énergie. Pour ne pas rater le coche technologique, industriel et financier, il faut assouplir certains verrous, notamment ESG, et permettre aux acteurs locaux de se structurer autour des grands donneurs d’ordre comme Dassault. Sinon, les Américains finiront par financer à notre place… et dicter les règles.
Bien lancée en sortie de Covid, la réindustrialisation semble marquer le pas dans la Région. Quelle est votre analyse ?
La réindustrialisation n’est plus une option, c’est une nécessité. Le président de la Région, Franck Leroy, a très bien joué la carte de l’attractivité avec Choose France et sa déclinaison dans le Grand Est. Mais au-delà des annonces, il faut faire atterrir les projets. Installer une usine, c’est aussi gérer les ressources, l’énergie, la logistique, la formation, le logement. Rien n’est isolé. Tout est lié. Ce que nous construisons aujourd’hui, ce sont les fondations de notre indépendance économique de demain.
"C’est ça l’ambition : faire du Grand Est une force d’unité, de responsabilité, et d’influence."
Est-ce que la guerre commerciale lancée par Trump avec ces barrières douanières peut abîmer la dynamique à l’export des entreprises du Grand Est ?
Avec Trump, tout est imprévisible, et c’est justement ce qui inquiète. Les entreprises du Grand Est, très tournées vers l’export, ont besoin de règles stables. Aujourd’hui, l’Europe n’est pas prête à faire face à cette stratégie de fermetures douanières. C’est pourquoi, avec Fabrice Le Saché, le vice-président du Medef en charge de l’Europe, et les équipes du Medef, nous travaillons filière par filière pour mesurer les impacts et porter des propositions concrètes au Parlement européen. Notre président, Patrick Martin, s’est fortement mobilisé pour renforcer nos alliances avec l’Allemagne et l’Italie. L’unité européenne est indispensable. Il faut maintenant une réponse européenne structurée, agile et offensive. Le temps de la naïveté commerciale est révolu.
Vous êtes au bout de votre mandat de 3 ans à la tête du Medef Grand Est. Serez-vous candidat à votre succession ?
Oui, Je serai candidat à ma succession pour un nouveau mandat de trois ans. Ces trois dernières années, j’ai choisi d’être sur le terrain, proche des présidents territoriaux, des branches, pour les soutenir, créer du lien, impulser une dynamique collective. J’ai initié le mouvement, mais le mérite de cette dynamique leur revient : ils ont compris que parler d’une seule voix, au niveau régional, renforçait chacun d’eux localement et dans chaque filière. Ensemble, nous avons donné du sens à ce que peut être un Medef Grand Est uni.
Pour autant, le travail n’est pas fini, vous souhaitez donc le poursuivre ?
Je suis plus utile que jamais à cette place. Mon engagement est intact. Je veux continuer à porter la voix des entrepreneurs du territoire, dans un pays que je crois menacé mais plein de ressources. Lors de la dernière REF, (l’Université d’été du Medef, NDLR) nous avons mobilisé 200 dirigeants. C’est un symbole fort. L’an prochain, pourquoi pas 1 000 ? C’est ça l’ambition : faire du Grand Est une force d’unité, de responsabilité, et d’influence.