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elon vous, une entreprise doit-elle ?être citoyenne? ?
Michel Meunier: Jean Mersch, fondateur du Centre des Jeunes Dirigeants (CJD), a dit un jour cette très belle phrase: «La production de biens ou de services ne tire sa valeur que du bien-être qu'elle apporte à la société.» Au CJD, nous pensons que l'entreprise est forcément citoyenne, parce qu'elle n'a pas seulement une finalité économique, mais aussi sociale, sociétale et environnementale. Ce n'est même pas un choix à faire par le chef d'entreprise, c'est une réalité. Si vous produisez du pétrole et consommez des ressources finies sans vous préoccuper des générations futures, on viendra vous le reprocher. Une entreprise est implantée sur un territoire, un écosystème. Elle existe parce qu'elle a des clients, des infrastructures. De ce fait, elle doit forcément prendre en compte ces parties prenantes, qui ne sont pas seulement ses clients ou ses actionnaires, mais aussi la société civile et la planète. Ceux qui disent que l'entreprise est privée se trompent. Cela signifie qu'ils vivent en autarcie. Pierre Munoz: Je pense que le premier rôle d'une entreprise est de créer des richesses et d'assurer à ses collaborateurs des revenus nécessaires pour qu'ils puissent vivre décemment et, en redistribuant leurs revenus, faire fonctionner l'économie. C'est en créant des emplois que l'entreprise crée des richesses. Tout cela n'est possible que si elle est pérenne. Je ne pense pas que le terme de ?citoyen ?soit le plus adapté pour définir ce que doit être l'entreprise. Pour moi, il a une connotation de passivité et s'applique mieux à un individu. C'est pourquoi je préfère parler de ?responsabilité sociétale?. Elle repose sur trois piliers: celui des ressources humaines, parce qu'une entreprise fonctionne d'abord avec des hommes; celui de l'économie, parce qu'une entreprise doit assurer une pérennité à ses participants; et enfin celui de l'environnement, parce qu'elle doit se préoccuper des répercussions de son activité sur le monde qui l'entoure.
Toutes les entreprises, y compris les PME, doivent-elles se mobiliser pour mieux remplir leurs obligations sociales et environnementales?
M.M.: Il y a un discours ambiant que je trouve insoutenable. On dit que les PME ne peuvent pas faire de développement durable, mais ce n'est pas vrai. Quand on explique à un chef d'entreprise tous ces enjeux, il n'y a aucune raison qu'il n'adhère pas. Car contrairement au discours répandu, ces actions ne coûtent pas cher et font même gagner de l'argent à l'entreprise. Pour les mettre en route, il faut simplement créer des dispositifs gratuits de formation et d'expérimentation. Aujourd'hui, toutes les entreprises font de l'engagement sociétal, même sans le savoir. Tous les chefs d'entreprise sont convaincus du bien-fondé d'avoir une démarche d'intérêt public, mais le discours ambiant martèle que l'entreprise est privée. Essayez de faire fonctionner une entreprise sans clients, sans fournisseurs, sans collectivité, et vous verrez! Si le chef d'entreprise ne fait pas, ce n'est pas forcément parce qu'il ne veut pas, mais parce qu'il ne sait pas ou ne voit pas. P.M.: La plupart des entreprises veulent jouer le jeu, mais la responsabilité sociétale est sans doute moins évidente à appliquer dans une PME que dans un grand groupe, qui part avec une longueur d'avance. Petit à petit, elle le fera, j'en suis persuadé. Et si ce n'est pas le cas, sa pérennité économique sera sans doute en danger, car elle risque de perdre des partenaires. Par contre, il est vrai qu'appliquer toute la législation française à la lettre est déjà un gros défi pour une PME. Il faut certes des règles, mais à force de vouloir trop bien faire, de mettre en place trop de dispositifs, le risque est que ça devienne inapplicable. Il faut permettre à une entreprise de s'engager en fonction de la sensibilité du chef d'entreprise. Je crois beaucoup plus à une démarche volontaire.
Faut-il développer la démocratie au sein de l'entreprise?
M.M.: Selon le Conseil d'analyse économique, les mauvaises relations sociales en France nous coûtent un point de PIB par an, c'est-à-dire 19milliards d'euros. C'est largement imputable au manque de dialogue social. Au CJD, nous nous battons pour faire appliquer le droit d'expression des salariés, inscrit dans le code du travail depuis 1982. Il faudrait que le ministère du Travail crée des questionnaires en ligne pour permettre aux salariés de s'exprimer et que les chefs d'entreprise mettent en place des stratégies d'amélioration des conditions de travail. Qui est capable aujourd'hui de dire ce que veulent les salariés sans les avoir questionnés? Appliquer le droit d'expression des salariés, c'est changer la donne du dialogue social. P.M.: Les entreprises comprennent depuis longtemps que les ressources humaines et l'économie marchent ensemble et qu'il faut une véritable démocratie pour y arriver. Cela ne veut pas dire qu'il faut que tout le monde puisse faire n'importe quoi mais qu'il faut favoriser le dialogue, instaurer des règles pour que chacun puisse s'exprimer sans crainte ni heurts.
Par quoi doit commencer une PME pour mettre en place une démarche citoyenne ou responsable?
M.M.: Il faut qu'elle développe une performance globale, et pas seulement économique. La finalité de l'entreprise, ce n'est pas de gagner de l'argent, mais de produire, de servir des clients, d'apporter du bien-être à ses salariés. La richesse est aussi immatérielle, elle est dans les hommes, dans les compétences. On a besoin de créer des indicateurs qui mesurent la performance sociale, sociétale et environnementale. Sur l'axe social, il faut, par exemple, prendre en compte la précarité, les CDD, l'intérim, la sous-traitance, le handicap, la diversité, la formation. Il faut ensuite se demander quelle stratégie sociale on veut suivre. Sur le plan environnemental, on peut faire un bilan carbone, favoriser les circuits courts, le covoiturage, les produits écoconçus ou encore le recyclage de ces derniers! P.M.: Il faut avant tout créer de bonnes conditions de travail pour ses salariés, leur permettre de pouvoir évoluer, de se former. Ceci dit, dans des pays comme la France, respecter la loi à la lettre, c'est déjà beaucoup. Et être citoyen, cela ne veut pas non plus dire être prisonnier, interdire par exemple que l'entreprise soit revendue à un grand groupe. Il faut aussi lui donner une certaine liberté pour lui permettre de grossir et de créer des emplois, donc des richesses. Concrètement, c'est au chef d'entreprise de décider de ses priorités en fonction de son métier, de sa sensibilité.
Entreprise citoyenne, l'expression est à la mode. Ne risque-t-on pas de verser dans le greenwashing?
M.M.: Les consommateurs scrutent les entreprises. Résultat, tous les grands groupes sortent des beaux rapports et font, pour les trois quarts d'entre eux, du greenwashing. Une entreprise citoyenne, elle, développe une démarche complète. Elle ne fait pas une petite action par ci ou par là pour ensuite pouvoir communiquer dessus. P.M.: Le greenwashing est sans doute inévitable. Mais cela peut avoir un effet positif. Une partie de la population peut avoir conscience qu'il s'agit de récupération, mais quoi qu'il en soit, les grands groupes ont un rayonnement supérieur à celui d'une PME. Même ?greenwashées?, ces campagnes aident à la sensibilisation.
Pierre Munoz est directeur du Réseau Entreprendre de Midi-Pyrénées.
Michel Meunier est président du Centre des Jeunes Dirigeants.
Face-à-face autour de cette notion de ?citoyenneté?