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Léa Nature abandonne le statut de société à mission au profit d’un pacte pour déployer ses engagements
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Léa Nature abandonne le statut de société à mission au profit d’un pacte pour déployer ses engagements

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L’ETI Léa Nature a abandonné le statut de société à mission, auquel elle avait été l’une des premières à adhérer en 2019, à périmètre réduit. Elle le remplace par un "pacte d’engagement général", fondé sur 5 piliers principaux, dont un central : la gouvernance responsable, qui l’a déjà poussé à créer en 2021 une fondation actionnaire pour sanctuariser son capital.

Thierry Bourgeois, directeur de l’ingénierie et de la performance industrielle de Léa Nature — Photo : Léa Nature

Un "garant de la pérennité du groupe", rien de moins. Lorsque Thierry Bourgeois, directeur de l’ingénierie et de la performance industrielle de Léa Nature (2 000 salariés, 502 M€ de CA estimés en 2024) évoque le "pacte d’engagement général", unifiant politique RSE et stratégie d’entreprise, présenté par l’ETI familiale en octobre dernier, les termes sont clairs.

Sanctuarisation

Ce plan a pour pilier central - aux côtés de la préservation des ressources naturelles, de la qualité des produits, de la limitation de l’impact environnemental et du développement des contributions sociales - la gouvernance responsable. C’est ce dernier qui a poussé l’entreprise rochelaise, dès 2021, à créer Ficus, un fonds de dotation actionnaire pour sécuriser son capital. L’actionnaire majoritaire actuel de Léa (à 68,5 %), la holding familiale CK Invest, cédera peu à peu sa place à Ficus, qui possède pour l’heure 10,62 % de CK Invest.

Née en 1993, l’entreprise, qui se définit aujourd’hui comme un "village de PME" - 24 sites à date dans les secteurs de l’alimentation, de la santé, de l’hygiène/beauté et des soins de la maison - aura, avant tout le monde, saisi les opportunités données par la loi Pacte en 2019, en devenant société à mission et en montant sa fondation actionnaire deux ans plus tard. Dans les faits, en coulisses, l’une a pris le pas sur l’autre.

"La société à mission ne résolvait en rien la problématique de la propriété ou de la succession et ne sanctuarisait rien", précise ainsi Thierry Bourgeois.

À fin 2024, Léa Nature regroupait 22 sites de transformation et de production alimentaires, 2 sites de production de produits d’hygiène, beauté et aromathérapie et 8 plateformes logistiques en France et en Europe — Photo : Léa Nature

Retour d’expérience

Le responsable voit plusieurs raisons à l’abandon de ce statut dont il juge le retour d’expérience, sur le périmètre réduit de l’unité économique et sociale de son siège de Périgny, qui regroupe à la fois des activités dans l’alimentaire et la cosmétique, moins concluant qu’attendu.

"Lorsqu’il a fallu commencer à apporter une preuve sur l’atteinte des objectifs, on s’est aperçu de la difficulté de les uniformiser", détaille-t-il. La nature même du groupe, multi-activités et multisites, l’a selon lui forcé à restreindre le périmètre et le nombre d’indicateurs audités (de 13 à 7) dès la deuxième année. Au final, le statut n’a jamais été élargi à l’échelle du groupe.

La RSE définit le cadre économique

Charge donc au nouveau "pacte d’engagement général" de s’y pencher pour mieux refléter sa diversité d’activité et uniformiser les résultats. Tout cela sans oublier que Ficus, organisme d’intérêt général censé reverser ses dividendes à des œuvres philanthropiques et présenté comme le garant du pacte, prend aux yeux de l’entreprise naturellement le pas sur toute mission statutaire.

"L’avènement de Ficus a accéléré notre décision d’abandonner le statut de société à mission"

"Ce n’est pas l’activité économique qui génère une action RSE, c’est la politique RSE de l’entreprise qui définit le cadre économique", assurait Charles Kloboukoff au moment de dévoiler les détails du pacte.

Léa Nature a investi 10 millions d’euros à Damazan dans sa conserverie Bioviver pour une extension de 3 000 mètres carrés qui doit augmenter sa capacité de production de 70 % — Photo : Google street view

Des mesures déjà prises…

Léa Nature - qui a développé ses premiers produits bio dès 1995 - ne compte bien sûr pas s’affranchir du chemin parcouru et a inscrit des "bonnes pratiques" déjà effectives à l’image de la garantie de fabriquer dans les usines du groupe 2 produits sur 3 vendus.

"Cette mesure peut avoir une incidence directe sur notre stratégie de croissance externe, tout comme le pourcentage de produits bio", détaille le responsable.

Des rachats, l’ETI en fait régulièrement : l’an dernier elle a signé celui des activités de production et de commercialisation en vrac d’ABCD Nutrition (marque Biothentic), dont le siège social est à Noyon, dans l’Oise, pour étoffer son offre. En septembre 2023, elle est devenue actionnaire à 40 % du groupe breton Jarnoux (212 salariés, 53 M€ de CA en 2023), fabricant de galettes, crêpes, pancakes et blinis frais et surgelés, pour renforcer son pôle Traiteur.

Parmi les autres mesures inscrites dans son bilan, l’augmentation régulière du capital de l’actionnariat salarié (3,2 % actuellement), la suppression de l’huile de palme dans les produits alimentaires bio (depuis 2014), le seuil de 90 % de produits bio (96 % en alimentaire, 83 % en hygiène/beauté) ou le déploiement d’un plan d’actions pour développer vrac, recharges et réemploi en alternative au plastique (134 tonnes orientées en réemploi en 2023) démontrent le large éventail déjà mis en place.

… aux objectifs à atteindre

Au sein du pacte, les objectifs à atteindre le sont à moyen comme à long terme. À horizon 2030 figurent, parmi les priorités : la déclinaison du pacte pour chaque marque, l’étude de la réutilisation des eaux usées et la récupération de chaleur pour son usine cosmétique ou le souhait de faire grimper le vrac à 10 % de son chiffre d’affaires alimentaire bio. Dans les trajectoires à 2040, le transfert de 33 % du capital à Ficus, 25 % d’énergie consommée autoproduite, un tiers des matières premières alimentaires made in France ou le développement de contrats pluriannuels avec ses fournisseurs "stratégiques" font partie des pistes centrales d’amélioration.

"Toutes les filiales ont ce cadre général à respecter. Chacune va mettre en place ses actions prioritaires en fonction de son niveau de maturité, de ses moyens et de ses enjeux", explique le directeur de la performance industrielle du groupe, listant une centaine d’actions sur le périmètre ISO 26 000 de Périgny. "Par exemple, la question de l’eau va être importante dans la cosmétique et en conserverie, pas sur notre unité de fabrication d’infusions".

Reprendre la main

Au travers de ce renouvellement d’engagements, l’ETI de Charente-Maritime se prépare aussi, à sa manière, à une autre grosse machine qui arrivera, pour elle, dès 2026 : la directive européenne CSRD (Corporate Sustainability Reporting Directive) qui, paradoxalement, "va couvrir beaucoup plus d’indicateurs extra-financiers que la mission", soulignait Léa Nature à la presse au moment de dévoiler sa nouvelle stratégie. "Pour nous, la première vertu de la CSRD, c’est l’exercice de transparence sur notre chaîne de valeur. Cela dit, c’est sûr, on sera moins ambitieux sur le nombre d’objectifs", prévient Thierry Bourgeois. "Nous travaillons à la mise en place d’un filtre assez drastique qui justifiera les indicateurs que l’on choisira de reporter".

À l’obligation de transparence et à l’aspect public des données publiées par la CSRD, Léa Nature, qui avait échappé à son ancêtre, la DPEF (déclaration de performance extra-financière) en tant que SAS, oppose donc une politique de "rapports volontaires". Un moyen comme un autre de reprendre la main. "Nous n’aimons pas trop les contraintes des cadres réglementaires, on préfère agir".

Léa Nature, qui a recomposé son actionnariat minoritaire en septembre 2024, veut sanctuariser son capital au sein de Ficus, sa propre fondation actionnaire — Photo : Léa Nature

Redonner du lien

Si la définition de ses propres points de reporting est encore en cours, l’entreprise voit déjà les premiers effets de la CSRD sur ses clients, à 50 % en GMS (et 29 % en magasins bio). "Ils sont dans cette démarche puisqu’ils doivent publier en 2025. Depuis qu’ils ont cette obligation, ils nous sollicitent beaucoup plus sur la RSE".

Pour le pilotage opérationnel, "tout le déploiement des plans RSE est coordonné par l’équipe managériale en place. On a réaligné tout le monde avec des outils opérationnels permettant à chaque direction de savoir sur quels engagements ils sont contributeurs ou acteurs. Il reste une cellule centrale avec deux personnes pour coordonner ça, mais c’est avant tout de l’animation", précise le responsable.

"Le pacte, lui, va donner le cadre et porter toutes les stratégies qui vont être déployées au sein du groupe, des achats au développement commercial en passant par les actions autour de la pérennité et du développement de l’entreprise. Toutes nos stratégies viennent s’y rattacher". Le PDG Charles Kloboukoff aussi, d’ailleurs : ce dernier est bien présent au conseil de surveillance, à l’inverse du comité de mission de la SAM (société à mission). En revanche, pas de bouleversement à envisager pour la mise en place d’un comité d’éthique, "présent chez Léa depuis l’an 2000 afin d’éviter toute dérive managériale ou économique", et qui s’étend donc à l’ensemble du groupe "pour redonner du lien et de la cohérence".

Le volet opérationnel du pacte, lui, est un "plan d’action RSE", dont la première itération court jusqu’en 2026. Il débute son déploiement dès 2025 et devrait être révisé tous les 3 ans.

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