Goss : Les quatre vérités de l'ex-patron du site nantais
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Goss : Les quatre vérités de l'ex-patron du site nantais

Après avoir dirigé durant seize ans le site nantais de Goss, spécialisé dans la fabrication de rotatives de presse, Éric Normand a été licencié pour motif personnel et vient de quitter l'entreprise. Pour le Journal des Entreprises, il revient sur les raisons, avouables, mais aussi plus obscures, qui auraient abouti à ce limogeage mais aussi à la suppression de 171 emplois à Nantes et au transfert d'une partie de l'activité vers Montataire (60). Éric Normand pointe du doigt Goss, son actionnaire majoritaire - le fonds d'investissement américain Matlin Patterson -, mais aussi les responsabilités de l'État dans ce naufrage industriel. Simon Janvier



Éric Normand, après vous avoir brutalement remercié, le groupe Goss a annoncé un plan de restructuration qui passe par la suppression de 171 emplois pour son site nantais qui compte 300 salariés. Comment en est-on arrivé là?


En décembre2008, le management américain de Goss International

a demandé aux directions des deux sites de Nantes et de Montataire une étude sur la consolidation des deux usines en un seul site. Mon équipe et moi-même sommes arrivés à la conclusion que fermer un des sites était risqué mais que Nantes devait subir une restructuration d'une quinzaine de postes pour s'adapter à la conjoncture et Montataire une restructuration beaucoup plus lourde pour traiter des problèmes structurels. C'était la logique industrielle: le site nantais est performant et rentable, puisqu'il a dégagé 65M€ de résultat d'exploitation sur les cinq derniers exercices alors que Montataire est déficitaire depuis des années. Le management américain ne nous a pas suivis
et a décidé de transférer les activités nantaises à Montataire car il ne voulait pas conserver deux sites.




Pourquoi ce choix?


C'est

très simple. On a d'un côté Montataire qui emploie 630 personnes, de l'autre 300 salariés à Nantes. Cela coûtait plus cher de fermer le plus gros site. En plus, à Montataire, on a des syndicats plus durs et plus organisés qu'à Nantes. Ce transfert ne répond à aucune logique industrielle. Dans un contexte de crise, Matlin Patterson a agi dans l'urgence, comme un fonds d'investissement qui doit vendre ses participations pour rembourser ses investisseurs.


Vous décrivez ici la caricature même du fonds d'investissement américain...

C'est effectivement la logique financière poussée à l'extrême. Tant que l'activité est là, le fonds d'investissement fait remonter les bénéfices à lui. Quand la situation est plus difficile, il balance l'entreprise. Mais le management de Goss


est aussi fautif car il n'a pas expliqué à Matlin Patterson les atouts industriels de notre plan. D'ailleurs, on ne m'a jamais donné l'opportunité de présenter ce plan au board, sans doute par crainte qu'il suive mes propositions. Si ce plan avait été appliqué, Matlin aurait beaucoup moins endommagé le fonds de commerce de Goss et dépensé moins de cash au final.

Vous aviez monté un projet de reprise pour Goss Nantes. Pourquoi n'a-t-il pas été retenu par Matlin Patterson?
Face à cette décision qui condamnait le site nantais, j'ai décidé de proposer à Matlin de racheter Goss Nantes. J'ai monté un dossier avec le fonds d'investissement HIG Capital qui a repris depuis une partie des activités de Molex, dont l'histoire ressemble un peu à la nôtre. J'avais aussi le soutien des clients et des collectivités locales. Matlin Patterson nous a alors dit que si nous voulions reprendre le site de Nantes il fallait aussi régler le problème de Montataire. Mais devant la situation de Montataire, le prix de cession serait devenu négatif pour Matlin Patterson qui ne l'aurait sans doute pas accepté. C'était un bon prétexte pour Matlin de refuser notre proposition. Il ne pouvait pas accepter que le site de Nantes, qui était la poule aux oeufs d'or du groupe Goss, quitte le giron du groupe. Les dés étaient pipés dès le début car c'est clairement le dossier de Shanghai Electric Corporation (SEC) qui avait leur préférence et SEC, de toute évidence voulait acquérir la technologie nantaise. Ils ont pris un risque énorme et l'histoire nous a prouvé depuis qu'ils se sont complètement trompés sur l'évaluation des conséquences financières de leur décision.





Effectivement, ce fabricant d'équipements mécaniques chinois vient de signer un accord concernant Goss avec Matlin Patterson. Quelle est aujourd'hui la situation capitalistique de Goss?

Matlin Patterson et Shanghai Electric sont parvenus à un accord. Shanghai Electric détient 41% de Goss International, Matlin Patterson 51%, le solde étant aux mains du groupe allemand Heidelberg. Selon moi, d'ici 24mois, Shanghai Electric sera l'unique actionnaire de Goss. Je ne comprendrais pas sinon leur prise de participation.




Pourquoi cet intérêt de Shanghai Electric pour Goss?

C'est la question que je me pose et que se posent les différents fonds d'investissement avec qui j'ai travaillé. D'abord, ils ont accumulé beaucoup de liquidités ces dernières années et doivent investir. Cette opération peut aussi leur permettre de rapatrier des heures d'usinage pour vendre des rotatives en France avec des pièces chinoises. Mon hypothèse personnelle est que Shanghai Electric veut se partager le marché des rotatives de presse avec les Allemands d'Heidelberg et de Man.


Avez-vous été surpris que l'État valide le plan de restructuration de G
oss?

Oui, je m'attendais à ce que l'État reste neutre dans cette affaire et se contente de s'assurer que les plans sociaux étaient correctement conduits et qu'au mieux il s'oppose au pillage industriel. Or le ministère de l'Industrie a clairement indiqué sa préférence pour la fermeture du site nantais dès 2004. L'État, qui savait que les deux entités françaises étaient au bord de la cessation des paiements, car Goss avait rapatrié la trésorerie disponible pour financer les pertes des autres unités dans le monde, a préféré donner son accord à ce plan plutôt que prendre le risque d'une liquidation pure et simple avec un plan social non financé. Même si le groupe Goss le nie, l'argent chinois sert à payer cette restructuration car il n'en avait plus les moyens.
Sinon, pourquoi aurait-il attendu six mois pour engager un plan social?

Comment avez-vous vécu ces derniers mois?
J'ai travaillé pendant 22 ans dans cette entreprise. Nous avons fait du résultat, je n'ai connu aucun conflit social pendant seize ans à Nantes, nous avons sauvé le groupe plusieurs fois grâce à nos remontées de dividendes. Tout cela est balayé d'un revers de main, sans la moindre reconnaissance. Surtout, je vois que sur le site de Nantes il n'y a plus d'activité aujourd'hui. Les clients ont déserté, on a rayé de la carte le potentiel industriel local. Ce sont des décisions criminelles, injustes et économiquement stupides.
À titre personnel, quels sont vos projets?
J'aime ce métier, mais je suis prêt à quitter les industries graphiques. Je suis en phase de recherche d'une PME à reprendre dans l'Ouest. Je suis ingénieur de formation, mais aujourd'hui ma compétence est certainement le management d'équipes. Je veux désormais pouvoir faire de l'industrie, de l'artisanat, fixer de l'emploi et échapper à cette logique criminelle du «trader» et essayer de redonner au capitalisme et à l'entreprise ses lettres de noblesse. C'est très dangereux de laisser se développer dans l'esprit des citoyens l'idée que l'actionnaire s'oppose au salarié, alors qu'ils ont besoin l'un de l'autre.

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