Mercredi 8février, 18h30. Dans le centre-ville d'Angers, c'est le froid qui règne. Avec prudence, sur des trottoirs verglacés, les piétons accélèrent le pas pour rentrer chez eux au chaud. Près du boulevard Foch, dans une rue attenante, une dizaine de personnes réunies autour de la table a d'autres préoccupations en tête.
Étapes préalables
Venus de tout le département, ces chefs d'entreprises ont pris sur leur temps de travail pour venir écouter un porteur de projet. Autour de la table, des industriels, experts comptables, ingénieurs, communicants... À l'issue de l'exercice, ces membres du Réseau Entreprendre du Maine-et-Loire décideront d'accorder ou non un soutien financier (de 15.000 à 50.000euros) et un parrainage de deux ans au nouvel entrepreneur. «C'est l'organe décisionnaire. Ce n'est pas une fin mais plutôt le début de l'aventure entrepreneuriale pour lui ou elle, indique Thibault Beucher, le directeur départemental du réseau. Au préalable, il y a déjà eu plusieurs étapes. Tout démarre par un premier rendez-vous avec moi pour valider la pertinence du dossier: profil, motivation, activité, cible, projets de créations d'emploi, etc. Ensuite, un chargé d'études lui est affecté. Il devra aider le porteur de projet à préparer le comité d'engagement. Ce sont près de 40 à 50heures de travail. Parallèlement, le candidat effectue des entretiens de validation avec plusieurs chefs d'entreprise, séparément.» Deux à quatre mois après avoir tapé à la porte du réseau, le porteur de projet est prêt à passer son grand oral. La dizaine de membres a pris connaissance de son dossier de présentation et des avis des confrères l'ayant déjà rencontré. La salle, avec ses hauts plafonds, son parquet et ses lambris, confère au lieu un caractère solennel. Ce soir-là, l'homme est un quinquagénaire qui vient de reprendre une semaine auparavant une entreprise de peinture et de ravalement. Avant d'entrer dans l'arène, le candidat attend dans une pièce annexe. Le président du comité d'engagement rappelle les fondements de ce rendez-vous. Le chargé d'études dévoile ses impressions sur le candidat. «Il a bien pensé son projet, l'homme est intéressant. Globalement il n'y a pas de difficultés majeures sur ce dossier.»
50 minutes décisives
Ça y est, c'est l'heure! L'homme s'assied, scruté par une dizaine paire d'yeux. Il a 10 minutes pour présenter son projet librement. Vision du développement, identification des problèmes, apports attendus de son arrivée, diversification, intentions d'embauche, l'homme évoque assez facilement ses perspectives et son envie d'entreprendre, après sa longue carrière de cadre dans le secteur pharmaceutique. Quelques hésitations ponctuent malgré tout son monologue. Le temps des échanges est arrivé. Quarante minutes pendant lesquelles les questions et les remarques fusent. Le président du comité est le maître du temps et donne le droit de parole. Les premiers doigts se lèvent pour des précisions sur le projet général. «Vous venez d'un autre secteur, comment voyez-vous l'évolution de votre nouveau marché?» Rapidement, les interrogations se multiplient autour de la stratégie commerciale. Les explications semblent avoir du mal à convaincre. Des messes basses ont même lieu. Certains semblent s'agacer du manque de précision et de clarté dans les arguments. «Excusez-moi mais je n'ai pas été convaincu commercialement et je ne vais pas lâcher le morceau! Je suis basique mais c'est un enjeu déterminant.» «Je cherche des réponses pratiques. Vos compétences c'est bien mais c'est du discours.» Le porteur de projet, à l'aise sur les questions générales, hésite sur des aspects plus pratiques. Le doute semble parfois l'assaillir. «J'ai le sentiment que ce n'est peut-être pas la réponse que vous attendiez...» Dernière question avant le délibéré: «Qu'attendez-vous du Réseau Entreprendre?». La réponse est honnête et sincère. «On nage un peu dans ce nouveau costume de chef d'entreprise. C'est bien d'avoir un autre regard, des conseils sur des problématiques déjà rencontrées.» Fin du second acte. La question de l'argent et du financement a été à peine évoquée... Place au délibéré et au débat. Le candidat quitte la salle. Chaque chef d'entreprise est alors sollicité pour remplir une feuille A4 intitulée "Aide à la décision", histoire d'écrire en quelques mots leurs impressions ressenties à chaud.
«J'ai horreur de dire non...»
«Je n'ai pas vu la même personne entre nos têtes à tête et ce soir. On n'a pas entendu le projet de vie alors que c'est quelque chose d'abouti chez lui», lâche d'emblée l'un des dirigeants l'ayant rencontré au préalable. «Il peut apporter son organisation. C'est un business plan simple, récurrent.». «L'entreprise existe mais je n'ai pas trouvé l'ambition de sa part. Il ne m'a pas passionné.» «Il est honnête, franc, sympa. Le projet est pérenne.» «J'ai peur qu'il se plante. Il faut qu'il s'entoure de compétences.» «Il voit clair mais j'ai un doute dans sa capacité à mener son projet.» «L'accompagnement ne se substituera pas à lui, à l'action commerciale». «C'est difficile. On est là pour aider les gens et j'ai horreur de dire non mais ça n'exclut pas le fait de faire preuve de réalisme.» Au final, le projet n'ayant pas reçu l'unanimité des huit votants, le jury décide de pas allouer de prêt d'honneur.
Expérience Pour la première fois, le réseau Entreprendre Maine-et-Loire a ouvert les portes d'un comité d'engagement à un journaliste. Lieu ô combien confidentiel puisque c'est là que se décide le soutien de l'association à un créateur ou repreneur. Récit d'un grand oral.