Auvergne Rhône-Alpes
Financement des start-up : la fin de la récré ?
Enquête Auvergne Rhône-Alpes # Start-up

Financement des start-up : la fin de la récré ?

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Entre 2023 et 2024, le montant total des levées de fonds a chuté de 27 % dans la région Auvergne-Rhône-Alpes. La majorité des entreprises de la French Tech doivent notamment s’adapter aux nouvelles exigences d’investisseurs plus orientés vers la rentabilité. Mais il reste encore beaucoup de liquidités pour les projets porteurs d’innovations de rupture bien calibrés.

de gauche à droite, équipe dirigeante d'Axeleo Capital Lyon : Mathieu Viallard, associé fondateur et directeur général Eric Burdier, président et cofondateur Virginie Lucchini, associée — Photo : Axeleo Capital

Révolu le temps où les fonds d’investissement arrosaient généreusement des projets de start-up dans l’espoir qu’une ou deux jeunes pousses prometteuses de leurs pépinières rejoignent le cercle très fermé des élites de la start-up nation. Pour une Amolyt Pharma revendue un milliard de dollars en mars 2024 au britannique AstraZaneca, ou une LumApps, acquise pour 650 millions de dollars par le fonds d’investissement britannique Bridgepoint en mai 2024, combien de projets restés sur le bord de la route en Auvergne-Rhône-Alpes ?

Isorg, expert des capteurs d’images de grande surface, Nosopharm, medtech spécialisée dans les alternatives aux antibiotiques ou encore le réseau d’incubateurs 1Kubator, tous trois liquidés, ont vu leur rêve se briser. Sans oublier le "cas" Navya, jeune espoir français de la mobilité autonome, née sous les meilleurs auspices (et généreusement dotée) qui, de dépôt de bilan en rachat, peine à trouver sa voie…

Le French Tech en tension

Entre les deux, souvent sur la brèche, des entrepreneurs peinent à financer leur développement. "Aujourd’hui, plus de la moitié de la French Tech rencontre des difficultés de financement", estime Eric Burdier, président d’Axeleo Capital Lyon, un fonds dédié aux jeunes pousses de la tech et de l’IA (capital-risque en pré-amorçage et amorçage). Selon le baromètre In Extenso Innovation Croissance, 324 millions d’euros ont été levés par des entreprises de la région au cours du 1er semestre 2024, contre 446 millions sur la même période en 2023, soit un montant en baisse de 27 %. Le nombre de levées de fonds, lui, a chuté de 10 %. Et leur ticket moyen, de plus de 20 % à 6 millions d’euros.

"Les start-up ont pas mal de difficultés en phase d’amorçage sur des tickets allant de 300 000 à 1 million d’euros. On se rend compte qu’il manque de fonds pour prendre la tête des tours de table et apporter la plus grosse part de l’enveloppe", confirme Lucie Texier, déléguée générale de la French Tech Saint-Etienne Lyon.

Prudence des investisseurs

Le marché attend un retour à la normale, après une période marquée par des besoins de financement exagérés les années précédentes, avec des levées de fonds (trop) généreuses et des valorisations excessives.

Une nouvelle situation qui s’explique par des rythmes de croissance plus faibles - quoique toujours positifs - notamment en lien avec la crise de l’énergie, des taux d’intérêt élevés et plus récemment, par la confusion du climat politique qui incite à différer les investissements.

Signe d’une conjoncture plus compliquée, les effets de levier "monstrueux" associant par exemple une levée de fonds d’un million d’euros de capital à une enveloppe de prêts du même montant n’ont plus cours. Selon Christophe Desrumaux, directeur associé du fonds Demeter, également gestionnaire du fonds d’amorçage industriel métropolitain, "aujourd’hui, le ratio s’établit plutôt à 2/3 en capital, 1/3 en prêts, en raison de taux plus élevés et d’une aversion au risque des banques".

Priorité à la rentabilité

Il est devenu plus difficile de lever des fonds à toutes les étapes de développement. Les investisseurs se montrent par ailleurs plus sélectifs. "Nous nous concentrons davantage sur l’accompagnement des entreprises vers la rentabilité. Ce qui prend plus de temps aujourd’hui. Et nous centrons actuellement nos efforts sur nos participations existantes", confie Sébastien Touvron, directeur associé d’UI Investissement, gestionnaire pour le compte de la Région du nouveau fonds Avenir Industrie.

"Il s’agit plus d’un retour à la normalité. Cette année, on devrait revenir à des niveaux de levées de fonds proches de ceux de 2022"

Et il n’est pas un cas isolé. Pour beaucoup, atteindre dès que possible la rentabilité est devenu un critère plus important. Les investisseurs qui interviennent après les fonds d’amorçage ont en effet élevé leur niveau d’attente quant au niveau de maturité des entreprises susceptibles d’entrer dans leur stratégie d’investissement. Ils accordent des montants moins élevés et exigent des retours sur investissement dans des délais plus courts, de 18 à 24 mois. La chaîne commence à se gripper…

Mais pas d’alarmisme ! "Au global, on est plus sur un retour à la normalité que sur un vrai repli. En 2024, on devrait revenir à des niveaux de levées de fonds proches de 2022", conclut la déléguée générale de la French Tech. Pour rappel, en 2022, les levées de fonds opérées dans la région avaient permis de collecter un total de près de 698 millions d’euros, avec un ticket moyen de 7,2 millions d’euros, selon In Extenso Innovation Croissance.

Assainissement en vue

Comme les entreprises ont plus de mal à atteindre leurs objectifs du fait de la conjoncture, les fonds sont aujourd’hui d’emblée plus sélectifs à la fois sur les projets, les montants et les conditions. "Aujourd’hui on refusera le dossier d’une start-up de la data qui veut lever 4 millions d’euros pour recruter une cinquantaine de personnes, avec une prévision de chiffre d’affaires de 1 million et un objectif de refinancement en série A à 18 mois", illustre Eric Burdier. Trop aléatoire. Le fonds va consentir un financement de 2 millions d’euros et les recrutements se feront davantage dans le temps, sur 24 mois.

"Il est très important d’intégrer que la création de valeur ne sera pas forcément divisée par deux. Avec moins, on fait mieux", poursuit l’investisseur qui a instauré "la frugalité, comme principe de gestion". Un concept pragmatique frappé au coin du bon sens qui milite pour un emploi rationnel et ciblé des capitaux : quelle sera la création de valeur par euro investi ?

…défavorable aux cycles R & D longs

C’est pourquoi, dans un contexte où les fonds ont les yeux rivés sur la rentabilité de leurs investissements, les sociétés qui doivent financer de longs cycles de développement, comme les medtech et les biotech ont encore plus de difficultés à se financer.

Dans cette typologie d’acteurs, "on observe notamment que les start-up et les petites entreprises ont de grandes difficultés à lever en pré-amorçage, pour des montants entre 500 000 euros et 1 million d’euros, à un stade précoce de R & D", regrette Florence Agostino-Etchetto, directrice générale de Lyonbiopôle, pôle de compétitivité de la santé en Aura, qui accompagne plus de 200 jeunes entreprises, au sein d’un écosystème abritant également des grands groupes de la pharma et labos de R & D.

Une tendance qui pourrait mener à un "appauvrissement de l’écosystème", qui risque d’étioler sa capacité d’innovation et le potentiel d’industrialisation associé. "En réalité les investisseurs spécialisés (Archimède, Jeito Capital, Mérieux Equity Partners, Sofinnova, etc.) se sont repositionnés sur du capital développement au détriment des fonds d’amorçage", ajoute la directrice de Lyonbiopôle.

Florence Agostini directrice générale de Lyonbiopôle — Photo : YANIS OURABAH

Et quand les sociétés de gestion se décident enfin à se syndiquer pour financer la R & D, il est souvent très difficile de trouver un leader, prêt à s’engager de façon plus conséquente que les autres investisseurs, pour mener le tour de table. Ce qui rallonge les délais d’instruction, parfois au-delà de 24 mois. Trop long !

Même si sur ces questions, les avis peuvent varier sensiblement. "Dans de nombreux secteurs d’activité, les investisseurs attendent aujourd’hui en effet une rentabilité assez rapide, sauf dans les deeptech, où l’on continue à observer de gros investissements comme Langa International qui a levé 85 millions d’euros et Enyo Pharma pour 39 millions d’euros", nuance Lucie Texier, dont l’employeur, la French Tech Saint-Etienne Lyon, compte plus de 600 adhérents dont plus de 500 start-up.

Le territoire bénéficie d’un réseau d’environ 70 acteurs du soutien de l’innovation (incubateurs, accélérateurs, les clusters, pôles de compétitivité, banques, grands groupes, etc.) qui permettent à ces deeptech de toujours attirer des capitaux. Pour les entreprises porteuses d’une innovation de rupture, l’horizon de rentabilité oscille entre 5 et 10 ans et peut, pour les plus performantes d’entre elles, déboucher sur des rachats d’entreprises par des grands groupes comme Amolyt Pharma ou Mablink.

Le marathon des deeptech industrielles

Toutefois, l’allongement des délais d’instructions cité plus haut impacte quand même les deeptech industrielles, porteuses d’une technologie innovante qu’elles doivent industrialiser. La région abrite pour rappel des pépites prometteuses comme la start-up de recyclage de batteries électriques Mecaware, Aledia (technologies d’affichage par microLEDs) ou Revcoo (solutions de captation du CO2 en sortie de cheminées des sites industriels), dans les pas de Verkor qui a levé 2 milliards d’euros pour construire sa giga factory de Dunkerque.


Quel conseil donné alors ? "Il ne faut pas mettre l’entreprise trop tôt sur le marché. Il est plus judicieux de les laisser mettre au point leur technologique dans les labos de recherche comme le CEA de Grenoble et les SATT, qui sont plus appropriées", estime Christophe Desrumaux. Un plaidoyer pro domo pour des investisseurs qui peuvent se retrouver embarqués dans un cycle de levées de fonds sans horizon de rentabilité.

Christophe Desrumaux, directeur associé chez Demeter — Photo : DR

D’autant que le chemin à parcourir jusqu’au début de l’industrialisation est long, avec de forts besoins en capitaux. Ce qui débouche parfois sur des valorisations excessives alors que l’entreprise n’a pas généré un euro de chiffre d’affaires. Avec des cycles de financement à rallonges que n’étaye aucun modèle économique probant, avec en ligne de mire, la possibilité d’une catastrophe industrielle.

Le succès des business angels

Alors que les vannes se ferment dans les fonds, on note un engouement pour une typologie d’investisseurs, les business angels et sociétés de gestion familiales (family nests). "Nous sommes beaucoup plus sollicités qu’avant car il est devenu plus difficile de se financer”, déclare Gilles Assolan, président de Lyon Métropole Angels.

Une montée en puissance favorisée par les incitations fiscales mais aussi par les capitaux disponibles d’anciens chefs d’entreprise, devenus investisseurs après avoir cédé leur société.

En pratique, les business angels financent le plus souvent des start-up au stade de pré série A. La société accompagnée a déjà mis au point une offre commercialisée auprès de quelques clients. Les business angels sont aussi appelés au secours par des structures en grandes difficultés, qui ont recours à des bridges, c’est-à-dire à des prêts relais pour attendre une meilleure conjoncture.

… alternatives aux sociétés de gestion traditionnelles

C’est la voie empruntée par Cardiags, un membre de Lyonbiopôle qui développe des dispositifs médicaux intelligents, mobiles et connectés de détection précoce et de suivi des maladies cardiovasculaires pour les généralistes et les infirmières. "Nous avons donc décidé de solliciter des business angels comme Grenoble Angels et SAMBA et d’ouvrir un financement participatif via la plateforme Ayomi pour financer nos projets en cours en attendant de faire une série A”, explique Nacira Zegadi, la dirigeante de Cardiags.

Nacira Zegadi, dirigeante de la start-up Cardiags — Photo : DR

Les essais cliniques sont validés et le dispositif hardware est prêt. "Mais il nous reste à financer le marquage CE pour pouvoir lancer la commercialisation en recrutant un business developer. Nous avons besoin de 500 000 à 600 000 euros”, poursuit-elle.

Des arguments pour séduire les fonds

Comment, dans ce contexte de durcissement d’accès aux capitaux, les porteurs de projet peuvent-ils vraiment tirer leur épingle du jeu ? Quels sont les autres prérequis demandés par les investisseurs ?

"C’est beaucoup lié au chiffre d’affaires, répond Lucie Texier. Est-ce que le produit a trouvé son marché ? Est-ce le modèle économique fonctionne avec une récurrence dans le chiffre d’affaires ? Est-ce que la rentabilité est déjà atteinte ?" Ce sont les premières questions que doivent se poser les entrepreneurs quand ils recherchent des fonds dans les domaines où il n’y a pas une grosse R & D à financer.

Lucie Texier, déléguée générale de la French Tech Saint-Etienne Lyon, qui compte plus de 600 adhérents — Photo : DR

"Les futurs dirigeants doivent montrer qu’ils ont une vision claire de leur marché, avec un positionnement bien étudié de leur offre et une vraie connaissance de celles de leurs concurrents", précise Sébastien Touvron. Les qualités d’adaptabilité, quoique difficiles à évaluer d’emblée, sont vitales "parce que dans 80 % des cas, les choses ne vont pas se passer comme prévu".

Cibler le "bon" marché

"Souvent quand on est contraint par le temps et les ressources, on va se tromper de marché", ajoute Eric Burdier, qui met en garde contre les "faux besoins marché", notamment dans les secteurs de la cryptomonnaie, de la blockchain et du métavers. D’où l’intérêt d’être bien intégré dans des clusters pour rester en contact avec la réalité, via des échanges avec des pairs et de potentiels clients. Chaque projet devra identifier un marché prioritaire, par exemple les États-Unis pour les start-up de la cybersécurité ou par exemple la vieille Europe pour les solutions de décarbonation de l’IT des grands groupes porté par Sopht.

Second point important, miser sur une innovation technologique protégée par une propriété intellectuelle, qui crée d’un barrage à l’entrée d’un marché, rassure les fonds. Outre son intérêt pour la viabilité du projet, c’est un actif immatériel qui pourra être monétisé si l’entreprise ne va pas à son terme.

Enfin, tercio, "une capacité à démontrer l’intérêt de prospects et clients", comme Revcoo qui a installé son pilote pour la captation de dioxyde de carbone sur un site fortement émetteur de CO2 du groupe Eiffage. Une bonne façon d’entrer dans la place !

Auvergne Rhône-Alpes # Start-up # Investissement # Levée de fonds