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Eric Lenoir, le capitaine d’industrie poitevin devenu patron des Cahiers du cinéma
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Eric Lenoir, le capitaine d’industrie poitevin devenu patron des Cahiers du cinéma

Comment un industriel de province se retrouve-t-il à la tête d’une revue de référence du cinéma d’auteur ? Quelle passerelle entre le mobilier urbain et la direction des Cahiers du Cinéma ? À la tête du groupe industriel poitevin L’Alliance, Eric Lenoir consacre la même énergie à ses activités et passions, qui participent, selon lui, "d’une manière d’être au monde".

Eric Lenoir a pris la direction générale de Seri en 2006 puis la présidence en 2020. La même année, il prenait les commandes des Cahiers du Cinéma — Photo : Seri

Scène 1 – fin des années 60 – dans une salle de cinéma : "A 5 ans, j’ai vu Le Cirque de Charlie Chaplin. Charlot tombait et s’en sortait avec grâce. Il triomphait des obstacles par l’amour, de l’enfant ou d’une femme. Cela me parlait, parce que j’étais quelqu’un de maladroit. Ma relation aux autres et au monde n’était pas facile, je me cognais souvent." Eric Lenoir s’y est identifié. Et le cinéma n’a plus jamais quitté sa vie depuis, ni ce message porté par Charlot.

Un capitaine d’industrie poitevin

Scène 2 – 2025 – Intérieur jour dans un bureau. À 60 ans, Eric Lenoir est aujourd’hui un capitaine d’industrie chevronné. Il préside le groupe L’Alliance, qui réunit une dizaine de PME avec 350 collaborateurs pour 66 millions d’euros de chiffre d’affaires. Le groupe s’est construit autour de Seri, anciennes Fonderies de Châtellerault créées en 1870, et devenues une entreprise familiale depuis 1923.

Les Fonderies de Châtellerault ont été créées en 1870, et ont donné naissance à Seri. La famille Lenoir la dirige depuis 1923 — Photo : Seri

Seri et la plupart des entités du groupe réalisent du mobilier urbain. L’entreprise poitevine (50 salariés) vient de remporter un appel d’offres pour fournir les chariots à quai des contrôleurs de la SNCF. Le groupe s’est constitué par croissances externes. Il a repris en 2024 l’alsacien Sineu Graff (70 salariés, 15 M€ de CA), un fabricant de bancs publics et de corbeilles. 2023 a vu l’acquisition de Poitou Décors (6 M€ en 2021), 2020 la construction de l’usine de peinture Iris à Châtellerault pour 7,5 millions d’euros.

Des transports routiers au mobilier urbain

Eric Lenoir a d’abord mené sa carrière professionnelle qui a débuté… comme chauffeur chez TAT Express. Titulaire d’un permis poids lourd, ce diplômé d’une école de communication nantaise a occupé son fauteuil quelques mois en attendant la création effective du poste aux ressources humaines pour lequel il était réellement embauché. Il y passera dix ans, jusqu’à devenir directeur régional de ce groupe de 1 000 salariés.

Il rejoint Seri en 2001, en tant que directeur commercial, puis prend la direction générale en 2006 au départ de son père. Il est associé à 50/50 avec le président Richard Lazurowicz, qui lui cède sa place en 2020.

Jusqu’à 120 films en un mois

Scène 3 – 2020 – Intérieur jour dans un immeuble parisien. Prévenu presque par hasard qu’un tour de table s’organisait pour reprendre les Cahiers du Cinéma, Eric Lenoir s’associe au projet. Ils sont une vingtaine d’actionnaires. Le président pressenti ayant fait faux bond, on lui propose le poste. "J’ai dit oui. C’était inattendu. Je me suis retrouvé du jour au lendemain président, directeur de la publication et gérant de la revue." C’est ainsi qu’un industriel d’une petite ville de province a pris les rênes d’un magazine parisien de référence, icône du cinéma d’auteur à la française.

L’aventure est "inattendue" pour Eric Lenoir, mais pas si surprenante quand on connaît sa passion pour le 7e art. Avant d’être le gérant de la revue mythique, il en est le premier fan. "J’ai été très marqué par les Cahiers du cinéma. Je les lis depuis que j’ai 18 ans. J’ai racheté le premier numéro -collector- quand j’étais à l’Armée. Ça a dû me coûter la moitié de ma solde", sourit-il. Depuis, il les a tous lus. "Je ne connais pas de cinéphile qui ne soit pas compulsif. Il m’est arrivé de voir 120 films en un mois."

"À travers le cinéma, j’apprécie de voir comment on raconte une histoire, comment on transforme sa vie en art. Les metteurs en scène que j’aime le faisaient admirablement" : Godard, Bresson, et le plus important à ses yeux, Truffaut. Les Cahiers du cinéma, quoi.

Le redressement des Cahiers du cinéma

Eric Lenoir n’a eu qu’une expérience dans le monde du cinéma : il a été stagiaire sur le tournage de Subway, de Luc Besson. Ne se sentant pas doté de talent artistique, il n’a pas poussé dans cette voie et a réalisé des abris de tramway plutôt que Le Dernier Métro. Mais, en souterrain, il consacre finalement sa vie à l’art.

Déjà en redressant les Cahiers du cinéma. Malgré sa renommée, le magazine n’était pas en forme. "Cette année sera la première depuis 30 ans où il ne perd pas d’argent", se réjouit le dirigeant. Il se sera impliqué. "Au début, j’y ai passé mes soirées et mes week-ends." S’appuyant sur une équipe de six permanents et sur une quinzaine de pigistes, la revue se vend à environ 15 000 exemplaires pour 1,5 million d’euros de chiffre d’affaires. La gestion du magazine trouve une place dans son emploi du temps sans heurt : "Je coordonne une dizaine de directeurs d’entreprises de l’Alliance, j’ai l’habitude."

Des projets pour les Cahiers

"Avant, les Cahiers du cinéma se fâchaient avec tout le monde et devenaient très isolés. Nous avons renoué des liens avec le monde du cinéma. Cela nous permet de porter de nouveaux projets : nous avons lancé des hors-séries, nous allons éditer le premier livre depuis des années, la version numérique des archives est disponible depuis juin, nous avons créé le prix André Bazin du premier film, qui commence à être une référence."

Jamais à bout de souffle, Eric Lenoir s’aventure un peu plus loin : avec sa fille Marianne, il conduit une première expérience de coproduction pour le film de Charline Bourgeois-Tacquet, Vie d’une chirurgienne, en cours de tournage avec Léa Drucker.

L’industrie et l’art, "tout se tient"

Industrie ? Cinéma ? "C’est global, tout se tient", décrit celui qui, par ailleurs, trouve le temps de donner des cours de méditation. "L’industrie, c’est important. Le cinéma, c’est important. La méditation, le soutien à l’art, à la critique, c’est important. Pour moi, c’est une manière d’être au monde. Comment me tenir dans la plus grande ouverture ? Derrière, c’est une réflexion sur la transmission. Comment je transmets à un mètre autour de moi, à deux mètres, peut-être vingt. Comment je fais de mon entreprise une entreprise durable ? Déjà, en concevant du mobilier urbain, nous faisons œuvre commune, nous participons à la communauté."

Le groupe L’Alliance, bâti autour de Seri, réunit une dizaine de PME avec 350 collaborateurs pour 66 millions d’euros de chiffre d’affaires — Photo : Seri

De Cézanne au tramway de Lyon

Il transmet son amour de l’art à sa manière avec ses collaborateurs : il a conduit son comité de direction à l’Opéra-Comique où chacun s’est essayé à diriger un orchestre ; il a amené des salariés au Tap, scène nationale de Poitiers, "certains n’étaient jamais allés au théâtre". D’autres ont découvert Cézanne à l'Atelier des Lumières.

Anticipant le générique de fin, Eric Lenoir prépare la transmission de son entreprise. Il a fait entrer ses cadres au capital, à hauteur de 12 % aujourd’hui. "Quand je partirai, l’équipe de direction pourra prendre le relais pour que le groupe reste indépendant. C’est fondamental".

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