Ce devait être le lancement d’une nouvelle usine de pâte à papier, avec des débouchés mondiaux. Au lieu de ça, c’est l’incompréhension qui domine sur le dossier Ecocis (Voreppe ; 51 salariés ; CA 2015 : NC). Après avoir été placée en cessation de paiements en octobre 2016, la liquidation judiciaire a été prononcée à l’encontre d’Ecocis en février dernier. « Nous n’avons plus rien, nous attendons de recevoir notre lettre. Le PSE a été validé par la Direccte », affirme Bruno Vignot, l’un des 51 salariés du site et délégué syndical CGT.
Bpifrance vient quant à elle de se retourner contre le directeur du fonds Springwater, Martin Gruschka, aux côtés duquel elle avait investi 11 millions d’euros fin 2015 en tant qu’investisseur minoritaire. Quelques mois plus tard, la société était placée en cessation de paiements, à la suite de nombreux impayés auprès de ses fournisseurs. Une enquête a été ouverte pour « escroquerie et abus de biens sociaux », à la demande de Bpifrance. Une situation exceptionnelle.
Des débuts chaotiques
Que s’est-il donc passé sur ce site, promis à un bel avenir d’après les différents partenaires du projet ? Il faut se replonger en 2015, au moment de l’annonce de l’arrivée du fond Springwater, pour y voir plus clair. « Ce site avait été fermé par le groupe Vertaris. La communauté de communes du Voironnais l’avait gardienné pendant trois ans en vue de trouver un repreneur. Martin Gruschka s’était présenté, avec à son actif, plusieurs reprises réussies », rappelle Anne-Sophie de Faucigny, directrice adjointe à la direction des médias de Bpifrance.
Selon elle, la Banque Publique d'Investissement a accepté de suivre ce projet car il correspondait à « sa vision de réindustrialisation ». « On croyait au changement de stratégie proposé - produire de la pâte à papier plutôt que de produire du papier-, ce qui permettait aussi de diversifier la clientèle. Des marques d’intérêt avaient montré que les ventes pouvaient décoller rapidement », affirme Anne-Sophie de Faucigny, ajoutant que les comptes de la société étaient audités par un cabinet international (KPMG, ndlr). Pour autant, elle reste discrète quant à la procédure judiciaire en cours. Tout juste glisse-t-elle que deux juges d’instruction ont été nommés.
Des dettes qui s’accumulent
La mise en route de l’outil industriel avait démarré en mars 2016, après l’installation d’un sécheur destiné à la production de la pâte à papier. « Dès fin juillet 2016, nous avons eu des arrêts de machines et des prestataires qui ne venaient plus. On a essayé de redémarrer mais fin août, on n’avait plus de prestataires ni de fournisseurs », affirme le représentant du personnel, qui indique que les salariés ont interpelé Martin Gruschka à deux reprises, entre avril et juillet 2016. « À chaque fois, il nous faisait des promesses et disait qu’il ne comprenait pas ce qu’il se passait sur le site. On a ensuite découvert que les 11 millions d'euros versés par Bpifrance avaient disparu en 24h des comptes de l’entreprise », affirme Bruno Vignot.
D’après lui, le flou demeure sur les investissements qui ont bien été réalisés. « Ils n’ont pas réglé l’achat du terrain au pays Voironnais, tandis que l’avance accordée par l’Ademe de 700 000€ n’aurait pas été remboursée ».
Erreur de gestion ou escroquerie ?
Difficile à dire puisque le principal intéressé refuse de s’exprimer. Dans une interview accordée au Monde en novembre dernier, ce dernier reconnaissait des erreurs mais aucune « malversation ». La Communauté d’agglomération du pays Voironnais, qui avait jusqu’ici soutenu le projet et fait l’avance du terrain, se montre désormais discrète et « ne souhaite pas s’exprimer pour le moment ». Même chose pour le directeur du site, Jean Carlos Fernandez, qui préfère « laisser parler la justice ». « Cela nous a sidéré car rien ne laissait présager d’une telle situation », reprend la porte-parole de la Banque Publique d'Investissement. « Nous nous sommes battus pour que la société soit placée en cessation de paiement, car nous avions déjà à l’époque 3 millions d’euros d’impayés », déclare Bruno Vignot. Fin novembre, le mandataire a ouvert la possibilité à de futurs repreneurs de se manifester jusqu’au 12 décembre.
Un repreneur intéressé mais sans garantie financière
« Nous n’avons pas eu d’offres, mis à part d’un Norvégien avec lequel les négociations ont duré plusieurs mois. Il a voulu jouer un maximum mais ne connaissait pas bien la loi française, il ne pensait pas que ça irait jusqu’à la liquidation », constate le représentant du personnel. Selon le jugement du Tribunal de commerce que le Journal des Entreprises s’est procuré, 11 contacts avaient été établis. Ce rapport fait état de plusieurs visites du site par le candidat norvégien, Heva Holding, et d’une prolongation à deux reprises de la période de dépôt des offres pour lui permettre de présenter des garanties de financement. Mais en leur absence, et face à une poursuite d’activité qui aurait nécessité une trésorerie d’environ 250 000€ par mois, le tribunal a finalement prononcé la liquidation judiciaire en février 2017. « Nous n’avons plus de nouvelles de Bpifrance depuis octobre dernier, on nous a laissé tomber. Comme personne n’a d’ancienneté, on va partir avec quelques centaines d’euros », déplore Bruno Vignot. À l’origine, le projet présenté par Springwater prévoyait un chiffre d’affaires de 55 à 60 millions d’euros en 2016, et de 80 millions d’euros en 2017.
Encore un espoir ?
Selon nos informations, des négociations auraient toujours lieu entre le liquidateur, la communauté d’agglomération du pays Voironnais, les salariés et l’industriel norvégien, Heva Holding, qui a manqué le coche de l’appel aux investisseurs. « Nous n’étions pas prêts à ce moment-là, mais nous le sommes désormais avec des investisseurs qui nous suivent ainsi qu’un véritable projet de reprise. Nous avons fait une offre mi-mars, avec un délai donné jusqu’à mi-avril », annonce son représentant en France, Christian Chavassieu. Selon lui, des rencontres sont prévues au cours des prochaines semaines entre les acteurs du dossier. « Mais il faut rester prudent car on sent bien que la communauté d’agglomération comme les salariés ont été très déçus par la tournure des événements et se montrent méfiants». Cet industriel se dit prêt à reprendre l’usine ainsi que ses salariés, et à « y investir massivement en deux vagues » afin d’y installer de nouvelles machines, sans toutefois préciser de montant. « Le projet serait de poursuivre dans le même métier, mais avec une approche technique différente ».