L
e paradoxe entre les chiffres du chômage et les emplois non pourvus ne marque-t-il pas la limite de notre système de formation?
Anousheh Karvar. La question peut être posée même si nous ne disposons pas d'un diagnostic affiné sur les gisements d'emplois qualifiés. Le principal problème est que le lien n'est pas fait entre formation et emploi. À la CFDT, nous pensons qu'il faut aboutir à la mise en place d'un document unique de synthèse par territoire pour établir ce lien mais c'est difficile à mettre en place en raison de la multiplicité des acteurs qui doivent apprendre à travailler ensemble. Jean-Michel Pottier. Cette formulation renvoie à l'amalgame qui est trop souvent fait entre la formation initiale et la formation continue. Sans chercher à atteindre la parfaite adéquation entre l'offre et la demande sur le marché du travail, des efforts sont à faire pour améliorer les chances d'insertion professionnelle en sortie de formation initiale. Les partenaires sociaux ont affirmé la nécessité d'un droit à la formation initiale différé dans leur accord national interprofessionnel de janvier2009. Le législateur n'a malheureusement pas retenu cette proposition. Mais c'est prioritairement en matière d'information et d'orientation que notre système doit progresser et c'est le sens de la loi du 24novembre 2009. Il me semble à cet égard que le territoire est l'échelon le plus pertinent pour mettre en réseau les acteurs labellisés de l'orientation au sein d'une animation régionale visant une montée en qualité de l'offre de service.
Où se situe le système français entre flexisécurité et sécurité sociale professionnelle?
JMP. La sécurisation des parcours professionnels est en constante progression depuis une décennie. Des négociations vont bientôt s'ouvrir sur le rapprochement CTP/CRP pour un contrat de sécurisation du parcours professionnel. L'utilisation d'une partie des fonds de la formation professionnelle continue en direction des demandeurs d'emploi y contribue. Lors de la négociation de l'ANI de 2009, la CGPME a proposé la création de la Préparation opérationnelleà l'emploi (POE), dispositif qui a été retenu par l'ensemble des partenaires sociaux. La CGPME préconise de longue date l'implication du salarié dans la construction de son parcours professionnel tout au long de la vie. AK. La CFDT retient la formule: sécurisation des problèmes professionnels. Il y a là un problème de doctrine. Le patronat plaide pour la flexibilisation tandis que les salariés s'interrogent sur la manière de réinventer des protections sociales qui prennent en charge des parcours beaucoup plus discontinus que par le passé. La formation professionnelle doit-elle permettre principalement d'adapter les salariés à leur poste de travail ou maintenir leur employabilité? À la CFDT, nous estimons que l'employabilité relève d'une co-responsabilité entre salariés et employeurs.
Avec la réforme des OPCA, certains dénoncent une reprise en main de la formation professionnelle par l'État au détriment des partenaires sociaux. Est-ce votre sentiment?
AK. La gestion des fonds par les Opca a été pointée du doigt par plusieurs organismes de contrôle qui ont montré que le système était largement réformable, certaines critiques étant tout à fait justifiées. Les partenaires sociaux n'ont pas pris les devants. L'État prend les choses en main? Pourquoi pas! Jusqu'à présent, il est dans son rôle. Il demande une rationalisation de la gestion, des économies d'échelle, des contrats d'objectifs et de moyens, des termes qui ne devraient pas surprendre les entreprises. Ce qui m'inquiète le plus, c'est de constater que si certains rapprochements se font dans un esprit constructif, pour d'autres nous assistons impuissants à une guerre entre branches patronales rivales. JMP. La gestion des fonds de la Formation Professionnelle Continue est une compétence des partenaires sociaux reconnue par la Loi. La CGPME depuis 30 ans a fait le choix de la gestion paritaire intégrale comme partie intégrante du dialogue social territorial qu'elle souhaite promouvoir. La volonté de reprise en main par l'État est constante. Mais notre détermination sur ce point est intacte. Elle a permis de servir les besoins de formation au plus près des TPE et PME et de leurs salariés. Le paritarisme est une valeur fondamentale des chefs d'entreprises que nous représentons.
Ne serait-il pas temps de simplifier les dispositifs, notamment à l'égard des TPE/PME?
AK. Un petit toilettage a été fait entre2003 et2005 mais cela ne suffit pas, simplement parce qu'on continue à faire vivre les dispositifs pour les dispositifs et nous sommes tous complices de ce dysfonctionnement. Il faut engager une réforme copernicienne en mettant la formation professionnelle au service de l'emploi, en fixant des objectifs politiques à la formation professionnelle. Si et seulement si nous arrivons à ce retournement total, alors il sera possible de simplifier les dispositifs derrière. JMP. Les complexités ajoutées lors des deux derniers accords nationaux interprofessionnels sont d'abord le fait de la commande passée par l'autorité politique et non par la volonté des partenaires sociaux. Si la remise à plat consiste à remettre en cause définitivement la liberté de décision du chef d'entreprise quant au plan de formation, la CGPME saura fermement rappeler qu'il s'agit d'une liberté indissociable de la liberté d'entreprendre et de la responsabilité du dirigeant. Plus sérieusement, notre système de formation professionnelle continue est le plus complet au monde. Nous avons juste besoin de stabilité juridique pour son appropriation par l'ensemble des acteurs et d'une évaluation sérieuse avant de vouloir à nouveau tout changer.
Que pensent les syndicats patronaux et de salariés de la formation professionnelle à la française?
Entretien avec Anousheh Karvar, secrétaire nationale de la CFDT en charge de la formation, et Jean-Michel Pottier, de la CGPME.