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Interview Numeum : "En France, le dynamisme du secteur du logiciel s’observe quelle que soit la taille des éditeurs"

Entretien avec Jean-Philippe Couturier, administrateur de Numeum

Propos recueillis par Charlotte de Saintignon - 08 décembre 2023

Numeum, l’organisation professionnelle de l’écosystème numérique en France (plus de 2 500 entreprises adhérentes) vient de publier sa dernière étude qui met en avant le Top 250 des éditeurs de logiciels français. Jean-Philippe Couturier, membre du conseil d’administration en charge du collège éditeurs de logiciels et des plateformes de Numeum, analyse la forte croissance du secteur des éditeurs de logiciels.

Jean-Philippe Couturier, administrateur de Numeum et PDG de Whoz.
Jean-Philippe Couturier, administrateur de Numeum et PDG de Whoz. — Photo : DR

Pouvez-vous dresser un état des lieux du secteur des éditeurs de logiciels ?

Le secteur des éditeurs de logiciels enregistre une croissance de 10,5 % en 2022, notamment tirée par la croissance de 0,7 milliard d’euros du chiffre d’affaires de Dassault Systèmes, leader du panorama. Malgré le ralentissement de la croissance économique, les 275 éditeurs de logiciels français qui ont pris part à cette 13e édition du Top 250 ont réalisé un chiffre d’affaires de 21 milliards d’euros en 2022, soit une hausse de 2 milliards par rapport à l’année précédente. Comparé aux autres industries, le marché de l’édition de logiciels se porte donc très bien. Pour la première fois, plus de la moitié du chiffre d’affaires édition (56 %) est réalisé en mode SaaS, ce qui contribue à la résilience des éditeurs de logiciels. Enfin, cette dynamique se traduit par une consolidation à venir du marché, avec 53 % des éditeurs qui envisagent de réaliser une opération de croissance externe, notamment à l’international (51 %). C’est une bonne chose pour atteindre la taille critique et aller à l’international.

Quels sont les signes qui prouvent la bonne santé financière du secteur ?

Les modèles économiques des entreprises du secteur sont pérennes. Ainsi, 80 % des éditeurs de logiciels étudiés ont enregistré un bénéfice d’exploitation en 2022. Un pourcentage proche de celui observé dans l’édition précédente, illustrant ainsi leur capacité remarquable à établir un modèle économique durable et à forte valeur ajoutée. Autre signe positif, l’autofinancement, qui représente le premier levier de financement pour 91 % des éditeurs de logiciels français (+2 points par rapport à l’année dernière).

Quels sont leurs principaux leviers de croissance organique ?

Ils sont de trois ordres : l’innovation, avec la proposition de nouvelles solutions (pour 61 %, d’entre eux c’est l’une des trois premières priorités), l’upselling (montée en gamme, NDLR) pour 64 % ; et les partenariats ou ventes indirectes pour 40 %. Le principal levier de croissance est donc la R & D, avec un tiers des effectifs totaux qui y sont consacrés et des dépenses dans ce domaine qui représentent 24,5 % du chiffre d’affaires.

"Pour des éditeurs de logiciels, c’est à la fois très naturel et indispensable d’aller à l’international"

Cela montre que le secteur est vraiment orienté vers l’innovation, ce quelle que soit la taille de l’entreprise. En termes d’effectifs, 64 % des effectifs R & D du panel sont localisés en France. Les aides fiscales de l’État français, comme le crédit d’impôt recherche (CIR), utilisé par 70 % des éditeurs français, participent largement à ancrer ces effectifs en France. Autres dispositifs très largement utilisés, le crédit d’impôt innovation (CII) ou l’IP Box.

Quid de l’international ?

Pour des éditeurs de logiciels, c’est à la fois très naturel et indispensable d’aller à l’international. On encourage nos adhérents à s’y projeter le plus tôt possible. Le niveau d’internationalisation reste relativement élevé et stable depuis six ans à 58 % du chiffre d’affaires – une belle performance. Et celui-ci va encore s’accroître en misant davantage sur les réseaux de partenaires pour développer les ventes indirectes. Il est néanmoins dépendant de la taille des entreprises. Les éditeurs affichant plus de 100 millions d’euros de chiffre d’affaires exportent davantage que la moyenne, avec 64 % de leur activité réalisée à l’international en 2022. Ceux réalisant entre 50 et 100 millions d’euros de chiffre d’affaires continuent leur expansion géographique avec 53 % du chiffre d’affaires à l’international en 2022, contre 48 % en 2021. La situation est plus contrastée dans les entreprises de moins de 50 millions de chiffre d’affaires : certaines s’appuient très tôt sur le levier du développement international quand d’autres se concentrent sur le marché français, avec moins de 30 % du chiffre d’affaires réalisé à l’étranger en moyenne. Toutefois, l’international peut aussi s’avérer profitable aux acteurs plus modestes. C’est notamment le cas de Linkurious, qui réalise près de 80 % de son chiffre d’affaires en dehors de nos frontières.

Les PME du secteur suivent-elles cette bonne dynamique générale ?

Le dynamisme du secteur s’observe quelle que soit la taille des éditeurs. Sur la deuxième partie du classement, il y a un beau panel de PME qui représentent l’essentiel du tissu des éditeurs de logiciels français. La croissance est bien distribuée et concerne aussi bien les grandes que les petites structures. Ainsi, en 2022, les entités réalisant moins de 5 millions d’euros de chiffre d’affaires affichent une forte accélération de leur croissance (22 % contre 17 % en 2021). Celles réalisant entre 5 et 10 millions d’euros enregistrent, elles, un ralentissement (11 % en 2022 contre 17 % en 2021).

La responsabilité sociétale des entreprises est-elle un sujet prioritaire pour ces éditeurs ?

Le secteur gagne en maturité sur les enjeux de RSE. C’est ainsi devenu un sujet prioritaire pour 75 % des éditeurs du panel et ils sont tout autant à avoir déjà initié une démarche structurée en la matière (+ 13 points par rapport à l’an dernier). 44 % des entreprises ont ainsi réalisé un bilan carbone et près de 30 % disposent d’un label RSE ou sont en cours de labellisation. Enfin, un tiers ont dédié un poste ou plus à la RSE et un autre tiers un demi-poste. Une stratégie qui va continuer à progresser positivement car les éditeurs ont pris conscience de l’importance de ces sujets et les pratiques RSE sont rentrées dans les processus achat des entreprises.

Les cyberattaques constituent l’une des principales menaces auxquelles ils doivent faire face ?

Éditeurs ou non, vous êtes logés à la même enseigne que les autres entreprises en termes de cyberattaques et pouvez même être parfois encore plus la cible de pirates. Etant souvent cités dans les médias, les ESN et éditeurs de logiciels sont en effet particulièrement exposés. Ainsi, les cyberattaques ont fortement progressé en 2022 puisque 53 % des éditeurs du panel ont fait face à plusieurs tentatives d’intrusion dans leurs systèmes informatiques depuis le 1er janvier 2022, contre 49 % en 2021. Principales attaques rencontrées, le phishing (83 %) et le malware (61 %). Autre cyberattaque moins courante, car plus difficile à réaliser, les attaques par déni de service (DDOS) ayant pour but d’attaquer un site internet et de le rendre inutilisable ou de noyer un serveur de demandes afin que celui-ci ne soit plus en mesure de répondre. Pour pouvoir se concentrer sur leur métier et se protéger contre ce risque, les éditeurs préfèrent confier l’hébergement des données à des spécialistes.

"En 2022, les éditeurs pure players ont créé 6 400 emplois nets"

Ainsi, 84 % d’entre eux font appel alternativement à des datacenters externes ou des fournisseurs cloud. Et pour garantir la sécurité des données vis-à-vis de leurs clients, si 23 % des éditeurs de logiciels n’ont pas encore obtenu la certification ISO 27001, la norme internationale de sécurité des systèmes de l’information, ils envisagent de l’obtenir à court terme. Le marché devient ainsi de plus en plus mature avec un nombre croissant d’entreprises qui vont aller vers ces normes.

Quelles autres priorités technologiques avez-vous identifié ?

Au-delà de la sécurité considérée comme première priorité technologique pour 16 % des éditeurs, l’autre enjeu est l’intelligence artificielle, devenue de plus en plus clé : 58 % des éditeurs (+19 points par rapport à l’année précédente) la considèrent ainsi comme une de leurs trois premières priorités technologiques, stimulés par l’émergence de l’IA générative.

Autre défi de taille, la pénurie de candidats ?

En 2022, les éditeurs pure players ont créé 6 400 emplois nets, soit une croissance de 6 % des effectifs, ce qui montre la bonne santé et le dynamisme du secteur. Sur l’ensemble des éditeurs, comme Sopra Steria, Quadient, Inetum… qui réalisent plus de 100 millions d’euros de chiffre d’affaires, c’est beaucoup plus, même si on ne sait pas le quantifier précisément. Ressource-clé pour les éditeurs de logiciel, les talents sont également le principal frein de la croissance de ces éditeurs. Si la croissance des effectifs devrait se poursuivre en 2023 avec 76 % des entreprises qui prévoient d’augmenter leurs effectifs en 2023, 84 % font face à des difficultés de recrutement. C’est d’ailleurs l’un des trois axes stratégiques de Numeum : la formation et l’attractivité de nos métiers. Nous essayons de faire en sorte que les efforts déployés sur la formation initiale et sur la formation professionnelle soient le plus en adéquation possible avec les attentes des entreprises et que nos métiers jouissent d’une bonne image et d’une bonne visibilité auprès des jeunes et notamment auprès des jeunes femmes car elles ne représentent pour le moment que 34 % des effectifs globaux. Nous sommes donc loin de la parité : le secteur a besoin de se féminiser davantage, notamment dans le développement logiciel.

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