«
Avant qu'elle ne disparaisse, je tiens à partager avec vous un petit bout de l'histoire de notre entreprise familiale Loiseau menuiserie-charpente ». C'est ainsi que débute votre lettre à François Hollande. Olivier Loiseau, comment en êtes-vous arrivé à écrire au président de la République ?
Tout est parti d'un courrier au président de la Capeb Vendée, au moment des manifestations des patrons fin 2014, devant la préfecture de la Roche-sur-Yon, avec les artisans, les représentants de l'UPA, de la CGPME, du Medef etc. (NDLR, 1.500 chefs d'entreprise étaient descendus dans la rue). C'était un courrier plus long, j'y traitais de tous les sujets, en mettant le doigt sur les dysfonctionnements du système. Mes confrères m'ont dit : « Mais c'était au président de la République qu'il fallait l'envoyer ! ». Le document a même été utilisé pour communiquer avec le préfet.Cela a fait beaucoup de bruit car mes propos ont été relayés par les médias.
Comment expliquez-vous l'écho médiatique rencontré par votre appel ?
Il y avait beaucoup d'émotion dans le courrier, je l'ai fait avec mon coeur. À mon avis, beaucoup de gens ont été touchés. Quelque part, je pense qu'il était représentatif du ressenti du monde artisanal. Qu'on soit boulanger, fleuriste...
Vous revenez sur vos difficultés. Notamment la quinzaine de licenciements effectués en trois ans à Chantonnay...
Oui. Ma PME a subi la crise de plein fouet. Nous étions 47 il y a trois ans, aujourd'hui nous sommes 33 personnes. Début 2015, cinq nouveaux départs ont encore lieu. Heureusement moins que prévu, on s'est employé à maintenir quatre autres emplois menacés. Certes, la menuiserie reste à l'équilibre, depuis trois ans, mais c'est tendu. Même si on a la chance de s'en sortir quand d'autres se retrouvent au fond du trou, on est au bord du gouffre. Le moindre pas de travers, un impayé, et c'est fini. L'entreprise n'a pas de capitaux. Il y a trois ans, on a perdu 250.000 euros qu'on a récupérés seulement en partie après cela. Problème, aujourd'hui, ça nous fait un trou de trésorerie permanent de 100.000 à 200.000 euros. On rame. Donc il faut apprendre à jongler, essayer de récupérer de l'argent d'un côté, avant d'avoir à le sortir de l'autre. Pour préserver la société, j'ai été contraint de me porter caution avec ma maison. Avec un salaire de 2.500 euros net par mois, je n'ai pas d'argent pour faire face.
Où en est le marché vendéen ?
Moins de 4.000 permis de construire ont été déposés en 2014, contre 10.000 en 2006... On a tous réduit l'effectif. J'ai un copain qui est passé de 140 à 90 salariés, avec encore 5 licenciements en cours. Il y a même eu des suicides... Mais tout ça fait relativement peu de bruit au final, car il s'agit de beaucoup de petites PME.
Quel est votre principal problème ?
C'est qu'il n'y a plus de marchés publics, Les collectivités n'ont plus d'argent. Et les marchés profitent souvent à des entreprises faisant appel au travail détaché, des Polonais, des Espagnols, des Roumains. Des sociétés qui n'ont pas d'effectifs, pas de bureau d'études, une entreprise d'Alsace qui fait le trajet tous les jours... Voilà un paradoxe : d'un côté, on demande plus de normes, de certifications, de l'autre, on choisit à des entreprises souvent peu vertueuses. Tout cela parce que l'État rentre dans la logique du moins disant. Loiseau Menuiserie en pâtit, car on travaille aussi bien sur les petits travaux et maisons pour particuliers que sur des chantiers, tels que les lycées ou hôpitaux. L'État devrait donner la priorité au bâtiment, qui reste à l'origine de tous les investissements locaux.
Si vous deviez suggérer une mesure, laquelle proposeriez-vous ?
Défiscaliser tous les investissements. Quand on fait une dépense, quand on investit, on amortit sur plusieurs années. Le hic, c'est qu'aujourd'hui on ne sait pas ce qui va nous arriver dans les cinq ans à venir. Mais une PME qui aurait la possibilité de déduire 80.000 euros d'investissement requis pour une machine. Eh bien, elle n'attend plus, la machine, elle va l'acheter. Les entreprises vont tout de suite réinvestir. Ils ont fait ça dans le Nevada il y a 20 ans, en Suède aussi, et ailleurs, on n'a rien inventé. Mais l'État verra rentrer moins d'argent. Il devra atteindre quelques années pour que cela se rééquilibre, ce qui suppose de se serrer la ceinture.
Quand on lit votre lettre, on lit celle d'un bon élève. Je cite : « Je ne pense pas avoir démérité. Dès 1980, j'ai proposé aux salariés le congé paternité d'une semaine (...) dès 1996, j'ai mis en place les 35 heures, avant que la loi nous y oblige (...), j'ai été lauréat d'un concours sur la gestion des déchets ». Le contexte vous agace d'autant plus ?
Je pense qu'on fait partie des bons élèves et qu'on n'est pas écoutés. C'est d'ailleurs ce qui m'a donné le courage d'écrire.
Diriez-vous qu'il y a un manque total de dialogue entre l'État et les entreprises sur le terrain ?
Le manque de dialogue reste complet. Il existe des commissions incluant des professionnels. Mais à un moment donné, les pouvoirs publics mettent des rouleaux compresseurs en place. On ne peut alors rien changer. Et quand on voit au final les usines à gaz proposées, leur coût : des centaines de millions d'euros pour ajuster une réglementation... Toute personne qui n'a pas fait l'ENA, se dit : celui qui a pondu cette loi ne sait pas ce que c'est une entreprise ! C'est inapplicable ou c'est de l'énergie gaspillée, pour un résultat même pas mesurable, en termes de temps ou d'argent.
Vous prônez des lois moins générales et plus de décentralisation. C'est-à-dire ?
On a l'impression d'être sur une autre planète, qu'on impose d'en haut des choses inutiles et que personne n'a demandées. Et surtout des lois généralisées sans considérations des problématiques de terrain. Prenez la réforme du collège. Vous avez vu des enfants, des parents ou enseignants la réclamer ? Les 35 heures, personne ne les avaient demandées, non plus. Certes, certains industriels ayant recours au travail à la chaîne y ont vu un truc génial. Ils ont proposé de faire moins d'heures, en se réorganisant, par exemple en 2 x 8, afin de devenir plus performant. Mais ça ne s'adapte pas à tous. Regardez les conséquences dans les hôpitaux ! Et je ne parle pas du compte pénibilité. Ingérable ! Il faut calculer le temps qu'un gars passe en ayant le bras au-dessus de 30 % d'inclinaison...
« Expert de la survie au milieu d'avalanches administratives », vous critiquez aussi le manque de simplification. On en revient au dialogue...
Personnellement, je n'ai jamais vu une simplification arriver jusqu'aux portes de l'entreprise. La simplification, concerne les procédures de l'État, synonyme de complexité pour nous. Derrière, il y a une logique : lorsqu'on trouve 3 % de dysfonctionnement dans un système, on fait plancher des technocrates, qui pondent une solution pharaonique. Résultat, des procédures de contrôle juridique ou sociale alourdissent le quotidien de tout le monde. Exemple : la fraude à la TVA. L'État a vu un problème : des entreprises qui occultent de la sous-traitance, on ne sait pas trop où et comment les prestataires sont payés, etc. Qu'est-ce qu'on fait ? Désormais, un sous-traitant, comme un poseur de placoplâtre, nous facture sans TVA. Mais un prestataire de service type mécanicien, lui, facture toujours la TVA. Depuis 18 mois, ça oblige à faire une énième gymnastique de comptabilité. Pourquoi ? On n'a qu'à se donner les moyens de surveiller les fraudeurs. Nous, on les voit bien sur les chantiers !
L'Élysée vous a-t-il répondu ?
Non. Mais j'avoue que j'ai du mal à imaginer que moi, petit menuisier, qui a fait ça sous un coup de pression, je puisse faire avancer les choses. En même temps, c'est difficile de rester sans rien faire.
Ce dirigeant vendéen fait le buzz depuis qu'il a écrit une lettre à François Hollande. Patron d'une menuiserie à Chantonnay (33 salariés), Olivier Loiseau y évoque sans ambages ses difficultés au quotidien, la crise du bâtiment. Et se demande si « ceux qui font des lois ont une connaissance des réalités ».