« Le 10 décembre 2014, j'ai reçu un recommandé de la part d'un salarié ayant 30 ans d'ancienneté et en position d'arrêt de travail depuis plusieurs mois. Là, j'apprenais qu'il était déclaré inapte définitif à tous les postes de travail de l'entreprise par la médecine du travail, suite à une visite médicale passée huit jours avant. Dans ce cas-là, le salarié doit être licencié dans les 30 jours. Avec ses 30 ans d'ancienneté, j'aurai dû verser 11.000 euros. Je pouvais payer. Mais comme il s'agit d'une maladie professionnelle, on multiplie par trois et on ajoute les deux mois de préavis. On arrive à 37.000 euros. Ça m'a plombé, je n'avais pas la trésorerie.
« Entreprise saine »
J'ai créé l'entreprise en 1985, suite à un licenciement économique. J'ai commencé seul, puis j'ai recruté petit à petit jusqu'à deux personnes par an. On est monté à 25 salariés, et avec la crise redescendu à 12 pour rester à ce niveau ces dernières années. Même si c'était difficile, on était au-dessus du million d'euros de chiffre d'affaires et les deux derniers bilans (2012 et 2013 NDLR) étaient positifs. L'entreprise n'avait pas de dettes et était à jour de charges. Mais fin 2014, le carnet de commandes était vide et il fallait verser les indemnités dans le mois, ce qui avec les fêtes me laissait 10 jours pour trouver 37.000 euros. Ce n'était pas possible. J'étais comme un salarié sans fiche de paye qui demande un crédit à sa banque ! Si je ne payais pas dans les délais, c'était une faute de gestion et je risquais même des pénalités ! Pour sauver l'entreprise, il aurait fallu que j'aie 80 à 100.000 euros de devis signés, mais ce n'était pas le cas. Alors qu'en mars, j'avais une prévision de 240.000 euros de devis de la part des collectivités locales, des marchés sûrs mais qui ne sortiraient qu'après le vote des budgets. J'étais pris à la gorge.
Liquidation
On a liquidé l'entreprise le 13 janvier 2015. La liquidation est toujours en cours. Pendant les 6 premiers mois, j'ai digéré. J'avais également la vente de mon matériel à gérer, les contacts avec l'huissier et le commissaire-priseur... Deux semaines après mon passage au Tribunal de commerce, c'était les entretiens préalables de licenciement pour les 11 autres salariés. Le 13 février, ils étaient licenciés. Au total, avec les indemnités ça m'a coûté pas loin de 400.000 euros. Ce n'est pas normal, mais on ne peut rien faire. Je n'ai jamais été sollicité pour mettre en place un mi-temps thérapeutique, je n'ai jamais rencontré le médecin qui a signé l'avis d'inaptitude. De toute façon, il n'y a aucun recours sur l'avis du médecin. Sur mes 12 salariés, la moitié est toujours sur le carreau. Moi, à 58 ans, j'ai redémarré une activité en chèques emploi-service. Mon seul crime aura été de créer de l'emploi. Ça m'a coûté ma boutique. »
Dirigeant d'une entreprise de bâtiment à Marçon dans le sud-Sarthe, Joël Bardy a mis la clé sous la porte il y a un an.
En cause, le montant des indemnités à verser à un salarié en incapacité.