Un vieil adage résume le parcours d'une entreprise familiale: le père crée, le fils développe, le petit-fils détruit. Mais Ragni, fabricant d'éclairage public, est l'exception à la règle, la PME familiale cagnoise qui fait mentir ce scénario pour le moins arbitraire. «Chez nous ce serait plutôt: le grand-père a créé, la deuxième génération a maintenu, la troisième développé et la quatrième... On va voir, et on espère que ce sera bon!», retrace Marcel Ragni, président de la SAS fondée en 1927 par Victor Ragni.
Crise: l'épreuve du feu
«On espère», car la quatrième génération vient à peine de prendre ses fonctions. Si les quatre représentants de la relève travaillent à Ragni depuis 1998, ils n'ont pris leurs fonctions de dirigeants qu'en 2008. Établir un bilan à un an serait prématuré, d'autant que cette année a été pour le moins atypique pour l'économie. Mais la nouvelle génération sort la tête haute de cette sombre période. Au 31décembre, la baisse du CA 2009 par rapport à 2008 était de ?seulement ?5%, alors que dans ce secteur, les concurrents enregistrent des baisses de facturations de 15 à 20%. En février, Ragni en était à moins 33% par rapport à l'année précédente. Il a donc fallu la jouer serrée pour redresser la barre: fini l'intérim, moins d'heures sup' et vigilance sur les achats. Et Marcel Ragni, benjamin de la troisième génération et témoin du passage de relais, a pris son bâton de pèlerin. «Ça a été ma plus grosse année commerciale en terme d'activité, souffle-t-il. J'ai parcouru 70.000km et pris 35 fois l'avion.»
Sortir de l'ombre des aînés
Le prix à payer pour sauver l'entreprise «sans licenciement ni chômage technique», se félicite Stéphanie Ragni-Versier, directrice générale de Ragni, dernier fabricant indépendant du secteur. Pour elle, la recette du succès, c'est un mélange de réactivité, d'accessibilité et de sens des responsabilités. Et ingrédient fondamental: l'union. «C'est une force d'être à cinq, nous n'avons pas les mêmes inquiétudes qu'un chef d'entreprise seul», apprécie la directrice générale. Cependant, ils ne seront pas trop de cinq pour porter sur leurs épaules une pression propre aux structures familiales: «le challenge de prouver aux aînés qu'on peut y arriver. Il faut satisfaire ceux qui nous ont donné la charge de l'entreprise», remarque Stéphanie Ragni-Versier. Charge d'autant plus lourde que les prédécesseurs sont ceux qui ont fait exploser Ragni, lui donnant son orientation ?éclairage public? en 1975, après avoir papillonné au gré des modes de l'accessoire de cheminée au barbecue. «Ils ont su changer d'activité quand il le fallait et chercher de nouveaux marchés», observe la scientifique de formation. Mais Ragni ne changera plus de secteur car «il y aura toujours besoind'éclairage public». Alors aujourd'hui, les changements se font du côté de la stratégie, notamment via l'innovation. L'entreprise développe par exemple des produits tournés vers le développement durable (lire interview).
Briller à l'international
Autre piste à suivre: l'international. «C'est l'évolution naturelle d'une entreprise, observe Marcel Ragni. Pour prendre des parts de marché, il faut partir à l'export. L'international représente un potentiel énorme.» En 2009, l'export représentait 21% du CA de Ragni: des contrats passés majoritairement avec l'Europe et le Maghreb. Objectif: 25% pour 2010, soit plus du double de la part représentée par l'export en 2005, qui plafonnait alors à 12%. Lorgnant sur les marchés américains et asiatiques, Ragni envisage d'ailleurs d'ouvrir des usines à l'étranger pour assurer la production destinée à l'export. Des changements de taille. Comment les perçoivent les aînés? «Ils sont emballés et se régalent de nous voir plein de projets», assure Marcel, témoin du passage de relais entre les générations.
À plus de 80ans, l'entreprise familiale cagnoise Ragni a traversé les époques. En 2008, la quatrième génération de dirigeants a pris la société en main, apportant une touche de vert et des ambitions internationales.
Lucie Lautrédou