Utilitaires, semi-remorques, porteurs, chambres froides mobiles… : The Reefer Group, fabricant de véhicules frigorifiques, n’a visiblement pas froid aux yeux lorsqu’il s’agit de grandir. Depuis son siège à Ducey-Les-Chéris (Manche), il s’est installé en moins de dix ans comme un leader de son secteur d’activité. Avec 425 millions d’euros de chiffre d’affaires en 2024, il revendique 45 % de part de marché en France sur la semi-remorque et 16 % en Europe. Mais que se cache-t-il derrière ces chiffres spectaculaires ?
L’importance de la croissance externe
Une chose est certaine, ces résultats favorables, après une période Covid et post-Covid délicate, ne sont pas tombés du camion. Dès son origine, la société a notamment basé son développement, en partie, sur la croissance externe en reprenant des structures aux précieuses décennies d’expérience dans le domaine du transport sous température dirigée. Lors de sa création en 2016, le groupe a ainsi commencé par réunir deux carrossiers-constructeurs, Chéreau à Ducey (Manche) et Sor Iberica en Espagne. "Après une période de digestion", dixit le PDG Damien Destremau, Aubineau Constructeur (Deux-Sèvres) a rejoint les troupes en 2024.
Puis, l’ETI normande a récemment repris 70 % du capital de Paneltex Ltd (les 30 % restant dans deux ans), une entreprise du Royaume-Uni qui pèse 600 salariés et 80 M€ de CA. Fin de l’histoire ? A priori, pas vraiment : "Nous sommes en discussion avec d’autres entreprises sur le continent européen", confie le patron.
Les USA : un peu, mais pas trop
En attendant de potentiels nouveaux arrivants, les quatre marques permettent à The Reefer Group d’occuper un vaste champ d’action en agrégeant parfois des marchés de niche insoupçonnés pour le commun des mortels. Aubineau Constructeur, par exemple, est un expert dans la conception de véhicules pour transporter des animaux vivants (les poussins en l’occurrence). Paneltex possède une solide expertise dans la livraison de frais ou surgelés à domicile (très développée en Angleterre) et la conception de chambres froides modulables pour des bâtiments. Les Anglais concoctent aussi des kits de frigos qui s’adaptent directement sur les châssis de poids lourds et s’exportent plutôt bien aux USA. De quoi peut-être donner des envies de conquête de l’Ouest. "Il y a des accords de libre-échange pour l’automobile plus favorables avec ce pays depuis le Royaume-Uni. Explorer la piste d’exportations depuis la base anglaise est pertinent. On accompagne des besoins spécifiques sur place, il ne s’agit pas vraiment de s’attaquer aux États-Unis (très compliqués au niveau de la réglementation, NDLR)", temporise le dirigeant.
Des camions à customiser
La stratégie de la société normande, aux 2 200 collaborateurs et 8 200 véhicules conçus par an, ne se limite aucunement aux rachats extérieurs. "Ce n’est pas la seule approche, assure Damien Destremau. Le premier objectif, c’est d’aborder les sujets techniques d’avenir dans nos flux de production. Ensuite, c’est de croître. Nous avons eu de la croissance organique dans les dernières années en recrutant et en investissant autour de six millions d’euros par an, depuis quatre ans, dans la digitalisation, l’automatisation quand elle est possible ou l’extension de capacité." Pour se démarquer, The Reefer Group a une priorité : l’ultra-personnalisation de ses modèles afin "de bien servir le client avec un produit sur mesure". Concrètement, le fabricant leur propose 6 000 options possibles que ce soient la hauteur, la largeur, l’épaisseur, le nombre d’essieux ou de cloisons, le choix de la réfrigération mono ou multi-températures, l’installation de caméras… À partir de 2026, des boîtiers embarqués enregistreront les usages précis des véhicules. Une autre manière d’affiner les besoins et d’élargir les possibilités promet le constructeur.
Pas facile le cousu main
La customisation, presque à outrance, est l’une des clefs attendues de la réussite économique dans un marché du transport frigorifique en pleine évolution, marqué par "des changements de mode de consommation". Parmi les tendances du moment, "on est focalisé sur la distribution du dernier kilomètre", observe le dirigeant. "Il faut de plus en plus rentrer dans la petite ruelle pas accessible en centre-ville. Il y a un équilibrage entre les livraisons en gros véhicules et en petits véhicules. Notre stratégie de groupe consiste à rester ouvert à toutes les possibilités." Le cousu main n’est cependant pas une mince affaire à si grosse échelle : "Nous avons des ouvriers qui restent des artisans, mais pour autant l’organisation est industrielle avec des investissements importants sur la partie numérique pour concevoir, entre autres, des pièces en 3D et éviter des erreurs."
L’électrique et l’innovation mettent les gaz
L’autre domaine de choix, appelé à faire la différence, est évidemment celui de la transition écologique. Surtout quand l’on sait que le transport représente la plus grosse part des émissions de gaz à effet de serre dans la plupart des pays. The Reefer Group planche donc "sur toutes sortes de solutions". Même si les petits modèles ont tendance à s’électrifier plus vite, des essais ont été menés avec des panneaux photovoltaïques ou des essieux générateurs sur des semi-remorques.
"L’électrification est la tendance forte, c’est un peu l’éléphant dans le couloir de nos clients. Les techniques fonctionnent. L’hybride est une piste avec des véhicules pouvant, par exemple, garder un réservoir diesel pour les frigos capables également de fonctionner sur batteries lorsqu’ils arrivent en ville". Reste un problème majeur de toutes belles idées éco-responsables qui se respectent : leur coût et la maturité du marché. "C’est une question de temps. Il faut massifier. Une des premières résistances est l’absence de stations de recharge pour les véhicules lourds", constate le responsable qui en a installé une "pour les besoins de l’entreprise" à Ducey.
1 200 clients actifs
Le développement d’une route plus verte passe tout autant par l’innovation. Il y a plus de dix ans, l’entreprise a créé un système de super-isolation "par le vide" qui réduit de 20 % la consommation énergétique du groupe frigo grâce à 50 à 70 panneaux insérés dans la structure des camions. The Reefer Group dit en écouler entre 100 et 150 par an, équipés de la sorte.
"Notre plus gros client ne dépasse pas 3 % de notre chiffre d’affaires"
Des ventes réalisées auprès de clients de plus en plus exigeants et précis quant à leurs demandes. À ce jour, le groupe revendique d’ailleurs en dénombrer dans son portefeuille "1 200 actifs" dont 80 % dans la catégorie logistique et transport. "Les plus importants transporteurs nous ont essayé. Notre plus gros client ne dépasse pas 3 % de notre chiffre d’affaires. On ne dépend pas d’un seul", souligne le PDG.
Financement réorganisé
Le groupe vient de réorganiser son capital. Les fonds sont toujours majoritaires. Contrôlé depuis 2021 par un pool constitué autour d'Amundi, d'Unexo, d'Ouest Croissance et de Bpifrance, The Reefer Group voit dorénavant un nouveau consortium majoritaire prendre le relai. Il est constitué autour d'Arkéa Capital, d'Epopée Gestion et du Crédit Agricole (via Unexo, Idia Capital Investissement et Crédit Agricole Normandie). Onze autres fonds (Sodero, Bpifrance, NCI...) sont actionnaires, tout comme 63 managers, qui détiennent 19% du capital. "On avait levé une dette dans les années 2020 que l'on a en partie résorbée. On refait une feuille de route à l'horizon 2030, on réorganise notre pool bancaire, afin de permettre une croissance organique et externe", explique Damien Destremau.
La diversification sous contrôle
C’est connu, le futur n’est jamais une banale ligne droite. Au-delà de la complexification attendue des poids lourds à livrer et des enjeux environnementaux, la tentation de la diversification existe. Mais elle restera limitée aux métiers d’origine. "Dans la chaîne du froid, on peut tout faire, mais plutôt sur du véhicule, du matériel roulant. La chambre froide est une piste que l’on explore. Nous avons un métier très complexe, réglementé. On ne s’écartera pas du chemin avec des véhicules d’autres typologies." Une manière sans doute de limiter (un peu) les défis dans un monde où les nouvelles technologies et l’électronique montent à bord sans vergogne sans congeler totalement les joies de la mécanique pure et dure. Un châssis de camion reste encore un châssis et la roue n’est a priori pas à réinventer. Jusqu’à quand ?