Numérique : Angers et Le Mans font-ils le poids ?
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Numérique : Angers et Le Mans font-ils le poids ?

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Placées entre Nantes, Rennes et Paris, Angers et Le Mans ont-elles les moyens d’exister sur le marché du numérique ? Pour se faire une place, toutes deux misent sur une spécialité : la première joue la carte de l’Internet des objets (IOT), la seconde celle des mobilités. Des stratégies gagnantes ?

— Photo : Cédric Menuet Le Journal des entreprises

D’un côté une capitale, Paris, dont l’écosystème numérique ne cesse d’exploser. En témoigne encore la récente ouverture de la Station F, le gigantesque campus de start-up financé par Xavier Niel. De l’autre Nantes, pépinière de jeunes pousses en hypercroissance comme Lengow ou iAdvize, qui vient de boucler une levée de fonds record (32 millions d'euros). Y a-t-il une vraie place pour Angers ou Le Mans entre les deux ? Les chiffres sont éloquents, Nantes fait figure d’aspirateur à start-up. Les entreprises du numérique y emploient environ 19 000 personnes (chiffre Atlanpole), contre 7 000 salariés pour Angers. L’écosystème nantais revendique 1 400 entreprises du secteur, contre 900 du côté de l’Anjou et 577 entreprises pour la filière numérique mancelle.

D’après l’association ADN Ouest, la Loire-Atlantique concentre 61 % des entreprises du numérique (ayant au moins un salarié). C’est plus que son poids démographique. « Il faut sans doute relativiser ces chiffres, tempère Michel Perrinet, délégué territorial d’Angers French Tech. Si l’on prend les prestataires de services numériques notamment sur la partie software, des logiciels embarqués au cloud computing… Oui, le point le plus fort dans la région, c’est Nantes. Mais Angers possède des compétences en électronique qui n’entrent pas forcément dans ce cadre. »

Angers vise le marché mondial de l’IOT

Pour exister, Angers parie sur l’internet des objets (IOT) à l’échelle mondiale. L’écosystème marche sur deux pieds, les services numériques (logiciel) et l’industrie électronique (hardware), avec des entreprises «figurant dans le top 50 des sous-traitants mondiaux» comme Eolane (3000 salariés) ou Lacroix Electronics. Et même sur trois pieds, si l’on intègre la réflexion, notamment universitaire, sur les usages. Après la chute de grands noms du secteur, comme Motorola et Thomson… Angers compte recréer de l’emploi grâce à l’IOT. Michel Perrinet y voit une myriade de «marchés de niche à capter grâce au tissu de sous-traitants dans l’assemblage électronique, assez agiles pour s’adapter aux besoins spécifiques ». Les premières retombées se font déjà sentir. La cité de l’objet connecté qui accompagne des projets, de l’idée à l’industrialisation de produits, a accompagné 100 projets en 2017, trois fois plus que l’an dernier. « Dont 50 % issus du grand Ouest et environ 30 % de la région parisienne », dixit son directeur Philippe Ménard.

Angers a aussi créé le buzz avec l’organisation du World Electronic Forum, dont le budget s’élève à 1,3 million d'euros, dont 540 000 euros de la Ville, complétés par l’apport d’entreprises. En marge, les acteurs du territoire ont aussi lancé la Connected Week fin octobre (Un festival dont l’éventail s’étend de l’atelier codage pour les enfants, au symposium sur la cybersécurité à l’Esaip…). Cette manifestation « compile 6 événements existants déjà par le passé sur le territoire et… 30 nouveaux », se félicite Michel Perrinet. Un festival que beaucoup aimeraient voir devenir récurrent à l’avenir.

« Pour exister autour de Nantes, les autres métropoles doivent se forger une identité, autour de marqueurs bien définis, commente Jean-Paul Chapron, délégué régional du Syntec, syndicat professionnel du numérique. C’est ce qu’a fait Angers avec l’IOT, Le Mans avec les mobilités, Laval avec la réalité virtuelle, etc. » Sur ce terrain, l’Anjou a clairement pris une longueur d’avance, selon lui. « Angers s’est forgé une belle image au plan national. Ils ont réussi à tirer leur épingle du jeu, en trouvant un positionnement vraiment différenciant et porteur. On parle de 20 milliards d’objets connectés dans le monde d’ici à 2020. Et ont réussi à bien le marketer !», ajoute Jean-Paul Chapron, par ailleurs dirigeant d’ASI (380 salariés), près de Nantes.

Le Mans se focalise sur les mobilités

Même stratégie dans la Sarthe. L’écosystème a choisi de se focaliser sur « les mobilités » autour de l’Automobile Club de l’Ouest qui pilote la mythique piste des 24 Heures du Mans, de grands noms comme STMicroelectronics, la SNCF, le fabricant de batteries pour véhicules électriques E4V, l’université du Mans… « On veut jouer l’hyper-expertise et attirer les compétences dans le domaine des mobilités. Sur ce sujet, on doit spontanément penser au Mans, déclare Thierry Crahès, président de Le Mans Tech. Il y a une carte à jouer entre Nantes et Rennes, qui ont elles aussi des compétences en mobilité mais restent généralistes. »

Et cette volonté de spécialisation dépasse le thème de la mobilité. « Au Mans, la filière numérique passe globalement d’un statut de généraliste à celui d’experte, explique Frédéric Renault, responsable de la Ruche numérique du Mans. Des grappes poussent en dehors de la French Tech, dans les domaines de compétence de son université : la reconnaissance de la parole, le digital learning… Sur ce sujet, nous avons fédéré une trentaine d’acteurs universitaires et d’entreprises. » Un positionnement qui a déjà permis d’attirer des start-up, comme Govvva, créateur d’une application d’auto-stop et de covoiturage de proximité, pour de courts trajets de 1 à 30 km.

« On veut jouer l’hyper-expertise et attirer les compétences dans le domaine des mobilités. Sur ce sujet, on doit spontanément penser au Mans » 

Reste que ces stratégies n’empêchent pas toute concurrence, pour le recrutement (en période de pénurie de codeurs) ou pour attirer des entreprises. « Nous avons des atouts, mais c’est compliqué de se positionner face à Nantes et Rennes en termes de cadre de vie, reconnaît le Sarthois Frédéric Renault. C’est plus facile à Paris, qui est notre territoire de chasse et dont nous sommes plus proches. » De ce point de vue, toutes les villes de l’Ouest ont de sérieux arguments face à la capitale.

Comment Angers a décroché le WEF ?

Surnommé le « Davos de l’électronique », le World Electronic Forum a élu domicile à Angers fin octobre, après Singapour en 2016, Hong Kong, Washington…. L’événement réunit près de 200 sociétés et fédérations du secteur. Pourquoi Angers ? « Suite au label French Tech, on s’est demandé : Et maintenant, comment créer le buzz ? », explique le maire Christophe Béchu. Objectif : vite se faire connaître. Car le marché de l’IOT prend son envol. Le maire veut accueillir un événement. Sur le salon du CES de Las Vegas, il rencontre son président Gary Shapiro, qui pilote aussi le WEF. Le lobbying s’enclenche. Le maire courtise l’Américain pour en faire un ambassadeur. Une équipe se forme autour d’Aldev, Michel Perrinet et Corine Busson-Benhammou, délégué territorial et directeur de la communication d’Angers French Tech, pour forger un dossier. Reste à convaincre les fédérations asiatiques (Chine, Japon, Vietnam…), qui pèsent lourd dans l’organisation. Rencontres à l’étranger, grand oral… Angers mettra en avant ses poids lourds (Eolane, Lacroix) et jeunes pousses (Qowisio, Physidia…), la médecine et l’agriculture connectée… Tout y est passé, même la touche française « de l’Abbaye de Fontevraud au vin de Brissac ».

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