Le gouvernement parle de "choc pétrolier" avec le blocage prolongé du détroit d’Ormuz. Reprenez-vous l’expression à votre compte ?
C’est un choc de prix, qu’on ne peut pas nier en voyant les prix à la pompe. Mais ce n’est pas un choc de disponibilité. On entend souvent que 20 % du pétrole mondial passe par Ormuz, sauf que l’Europe et la France n’utilisent ce canal qu’à hauteur de 10 % de leurs besoins en pétrole. Il provient, à 90 %, de zones comme l’Afrique, l’Europe du Nord et les États-Unis. De plus, la réglementation nous impose de garder 90 jours de réserve stratégique, et c’est un mécanisme que la France n’a pas encore enclenché. Dans la crise actuelle, la pression sur l’Europe est donc moindre. Mais des tensions apparaîtront si les pays plus dépendants d’Ormuz, en Asie notamment, se réorientent massivement vers nos fournisseurs.
Dyneff (950 salariés, CA 2025 : 2,6 Mds€) n’a donc aucun problème d’approvisionnement ?
Comme la plupart de nos confrères, nous sécurisons notre approvisionnement sur le long terme. Les contrats signés pour 2026 le garantissent sur l’année en cours. Nous discutons avec nos fournisseurs – des sociétés de trading internationales, ou des raffineurs européens qui sourcent le pétrole (en Afrique, dans le bassin méditerranéen, en Europe du Nord — NDLR) – pour nous assurer que ce sera bien le cas. Nous n’avons, à ce jour, aucun signal de tension ou de rupture. Mais il est évident que si la crise perdure, les 20 % de quantités en moins sur le marché entraîneront des pénuries dans le monde. Nous faisons face à des risques décuplés.
Précisément, si la crise s’installe dans la durée, quel sera son impact pour Dyneff ?
Les sociétés pétrolières ont peu de profondeur de stocks, mais la France dispose des 90 jours de réserve que j’évoquais. Pour sa part, Dyneff se maintient à un niveau de stock médian, car nous devons faire des efforts financiers considérables pour acheter nos cargaisons : celles-ci sont passées de 25 à 50 millions de dollars par navire. En vendant 180 000 tonnes par mois, nous dépensons actuellement 250 millions de dollars pour nos achats mensuels. Ceci met sous tension nos lignes de crédit, mais Dyneff démontre sa résilience en trouvant des financements pour passer ce cap.
Comment ajustez-vous l’activité de vos infrastructures ?
En Occitanie, les pétroliers s’appuient sur les dépôts de Toulouse, Frontignan et Port-la-Nouvelle. Nous co-détenons ce dernier avec Total. Nous sommes vigilants sur le niveau de stock, et tentons de garder un approvisionnement régulier, plutôt que de fonctionner à flux tendus comme par le passé. Au départ de Port-la-Nouvelle, nous distribuons actuellement 60 000 m3 par mois, soit 60 millions de litres. Notre activité de grossiste recule depuis deux semaines : nos clients professionnels, face à la montée des prix, vivent sur leurs propres stocks ou bien ont réduit leur niveau d’activité. Dans notre réseau de stations-service (150 stations, dont 20 sur autoroutes, NDLR), le trafic baisse aussi car les particuliers sont plus prudents ou retardent leurs déplacements. Nos ventes de carburant sont équivalentes à la normale, mais le chiffre d’affaires en boutiques et en restauration a baissé de 7 à 10 %.
Dès le déclenchement de la guerre en Iran, les prix à la pompe ont grimpé en flèche. Comment Dyneff le répercute-t-il, et selon quel mécanisme ?
Les stations-service ne représentant que 5 % de notre activité, notre principal métier est celui de grossiste. À ce titre, nous achetons sur les marchés internationaux. Les cargaisons sont facturées au prix du jour. En temps normal, nous avons une marge de quelques centimes par litre seulement pour l’ensemble des volumes distribués aux clients professionnels. Or, depuis le début du conflit, nous subissons des variations de prix du marché allant de 10 à 15 centimes par jour ! Nous sommes contraints de suivre ces variations et de les répercuter sur nos prix. Mais en tant que grossiste, nous appliquons les baisses tout aussi vite quand elles se produisent.
Avec les effets de la guerre en Ukraine en 2023, Total avait bloqué les prix à la pompe pendant plusieurs mois. Pouvez-vous l’envisager ?
Je rappelle que Total est le seul raffineur/distributeur parmi les acteurs français du marché. Cela leur donne une marge de manœuvre que nous n’avons pas en gagnant quelques centimes par litre. Bloquer les prix alors que nous achetons plus cher représente une équation économique que nous ne pouvons pas résoudre.
Que répondez-vous aux élus qui accusent les pétroliers de surréagir dans cette crise ?
Nous sommes une cible facile. Quand le prix du baril monte, nos prix montent aussi, et inversement : on peut le vérifier facilement en regardant le prix du marché… Ce n’est pas le cas de tous les industriels. Ces accusations sont injustifiées car les élus savent que nos marges sont insuffisantes pour pouvoir bloquer les prix. Il y a pourtant un geste que le gouvernement pourrait faire. Le système des certificats d’économie d’énergie impose aux énergéticiens de financer des actions favorables à la décarbonation, comme le leasing de véhicules électriques, par exemple. Pour le client final, ces certificats reviennent à un coût de 17 centimes du litre. En nous déliant de cette obligation pendant quelques mois, nous pourrions déduire d’un coup cette somme de nos prix, sans impacter les revenus de l’État.
Ce choc pétrolier peut-il accélérer la diversification d’acteurs comme Dyneff vers les produits décarbonés ?
Bien sûr. Cette crise rappelle l’urgence, pour l’Europe, d’accompagner le développement des énergies vertes pour faire rouler nos voitures. L’électricité en est une, mais il existe des solutions alternatives, utilisables rapidement. Les biocarburants, un peu plus chers d’ordinaire, deviennent de plus en plus compétitifs au vu de la hausse des cours du pétrole. Une autre option concerne les carburants de synthèse, que l’on peut produire à partir des déchets. C’est un mix de solutions qu’il faudra regarder de près. Souvenez-vous que les chocs pétroliers du passé ont accéléré le développement du nucléaire en France. De longues réflexions nous attendent quand cette crise prendra fin.