Le chantier est sans précédent depuis la création de Lynred en 1986. Joint-venture détenue à parts égales par Safran et Thales, le fabricant isérois de détecteurs infrarouges pour des applications civiles et militaires, leader européen et numéro 2 mondial sur son marché, vient d’inaugurer l’extension de son site industriel de Veurey-Voroize, près de Grenoble.
Le plus gros investissement de l’histoire de Lynred
Baptisé "Campus", ce projet a mobilisé pas moins de 100 millions d’euros. "Le plus gros investissement de l’entreprise depuis sa création", précise Hervé Bouaziz, président exécutif de Lynred. Un investissement qui va permettre à l’ETI iséroise (200 M€ de CA ; 1 000 salariés) de doubler sa capacité de salles blanches et de répondre ainsi à la montée en charge de son carnet de commandes notamment dans le domaine de la Défense. "Cet investissement est destiné à opérer ce que nos grands stratèges politiques ont appelé le réarmement stratégique de la France et de l’Europe", indique Hervé Bouaziz.
Pour réarmer la France, 50,5 milliards d’euros ont été alloués au budget de la Défense en 2025. Alors qu’il était encore ministre des Armées, le nouveau premier ministre Sébastien Lecornu a même préconisé de porter l’enveloppe annuelle à 100 milliards d’euros d’ici à 2030. Une perspective qui suscite l’intérêt des 800 entreprises d’Auvergne-Rhône-Alpes (21 000 emplois) actives dans ce secteur.
Les drones, accélérateur de croissance pour Lynred
La Défense représente aujourd’hui 40 à 45 % du chiffre d’affaires de Lynred. "Une part qui a plutôt tendance à croître ces dernières années. En temps normal, nous affichons 3 à 5 % de croissance mais là, avec les annonces stratégiques, on est plutôt sur 4,5 à 5 %", confie le dirigeant. À côté de ce que le président exécutif de Lynred qualifie de "lame de fonds", il y a aussi "une nouvelle doctrine d’emploi qui se met en place dans la Défense avec l’utilisation massive des drones".
Cette utilisation de petits drones tactiques, voire de munitions téléopérées, ouvre de belles perspectives pour les capteurs IR (infrarouge) du fabricant isérois. Tout comme le développement des drones MALE (drones à moyenne altitude et longue endurance) souhaité par la Direction générale de l’armement (DGA).
"Sur les drones, on est sur des croissances de l’ordre de 10 %".
Lors du dernier salon du Bourget, cette dernière a d’ailleurs signé cinq conventions de subvention avec des entreprises (Aura Aero, Fly-R, SE Aviation et Turgis Gaillard) pour renforcer ses capacités en la matière.
"Sur les drones, on est sur des croissances de l’ordre de 10 %. Nos détecteurs légers ont beaucoup progressé sur le plan technologique et sont aujourd’hui très prisés. Sur la question spécifique des drones MALE, on met souvent en avant le maître d’œuvre mais on arrive très vite derrière. Nous sommes la seule solution française et européenne pour équiper en capteur infrarouge la boule située sous le nez des drones", se réjouit le chef d’entreprise.
KNDS a doublé ses effectifs à Roanne
En Auvergne-Rhône-Alpes, Lynred n’est pas la seule entreprise à s’être mise en ordre de marche pour répondre aux besoins croissants du marché de la Défense française et européenne. À Roanne, la Loi de programmation militaire (LPM) 2019-2025 a incité le géant franco-allemand KNDS à augmenter ses cadences de production dans des proportions considérables. En 2019, le fabricant des Griffon, Serval et Jaguar était en mesure de sortir 150 véhicules blindés par an. Il est désormais en capacité d’en livrer 400 chaque année. Un redimensionnement qui s’est traduit par 12 000 m² supplémentaires et des moyens humains renforcés. Le site roannais de KNDS est ainsi passé de 727 salariés en 2014 à près de 1 600 salariés aujourd’hui. Et ce n’est pas la nouvelle LPM (2024-2030), largement revue à la hausse (413,3 Md€ de budget sur la période, soit une hausse de 118 Md€) et la récente commande de la Belgique (382 Griffon) qui devraient ralentir l’activité du site et les embauches.
Gonzales investit par anticipation
Anticiper la croissance des marchés de la Défense, c’est aussi ce qu’a fait l’entreprise Gonzales. Basée à Estrablin, en Isère, cette ETI familiale (420 salariés ; 65 M€ de CA en 2024), spécialisée dans la fabrication d’équipements industriels (machines spéciales) et sous-ensembles pour les grands donneurs d’ordres nationaux et internationaux, a fortement investi entre 2023 et 2024 pour être en capacité de répondre à la croissance attendue de ses marchés civils et militaires. "L’année dernière, on a par exemple investi 1,8 million d’euros dans un portique d’usinage grand format qui en ce moment sert beaucoup nos marchés de Défense", explique le PDG Damien Gonzales. Et de poursuivre : "On a aussi mis les moyens pour recruter des profils pointus. On a intégré en interne une équipe de chasseurs de têtes (1,5 ETP, NDLR) et on a beaucoup travaillé sur nos réseaux pour être en mesure de recruter du personnel à haute expertise technique. On ne l’a pas fait que pour nos marchés Défense mais ces profils et tous nos investissements machines nous permettent aujourd’hui d’être calibrés et en ordre de marche pour répondre à la montée en charge du secteur", développe le PDG de Gonzales.
"Si tout se passe bien, on pourrait doubler notre activité dans la Défense"
Le groupe isérois, qui fabrique des systèmes et sous-systèmes mécaniques (qui entrent dans les lignes de production) ainsi que des outillages pour les maîtres d’œuvre industriels de la Défense, réalise aujourd’hui près de 8 % de son chiffre d’affaires dans ce secteur. "Le potentiel est énorme ! Si tout se passe bien, si on arrive à entrer sur des contrats qui sont en cours de négociation, on pourrait doubler notre activité dans la Défense et atteindre les 15 % de notre chiffre d’affaires dans les prochaines années", estime Damien Gonzales.
Verney-Carron planche sur un fusil d’assaut
À Saint-Etienne, le fabricant d’armes Verney-Carron, repris cet été par le groupe ligérien Rivolier (320 salariés ; 150 M€ de CA en 2024), s’est aussi mis en ordre de marche pour réarmer la France. Le nouveau propriétaire — qui s’est engagé devant le tribunal de commerce à investir 2 millions d’euros pour financer le besoin en fonds de roulement et l’achat de nouvelles machines nécessaires au redémarrage de Verney-Carron — nourrit de grandes ambitions sur le marché de la Défense. "On travaille beaucoup avec nos partenaires industriels, l’autrichien Steyr Mannlicher, et le slovène Arex Défense. On est en train de développer les bases d’un futur fusil d’assaut qui sera fabriqué à Saint-Etienne et que l’on proposera, le moment venu, à la DGA", confie Arnaud Van Robais, PDG de Rivolier. "Entre 1 et 2 millions d’euros" devraient être investis dans la R & D de ce futur fusil d’assaut qui pourrait "sortir sous 18 à 24 mois".
Une nouvelle usine en projet pour Verney-Carron
En parallèle, Verney-Carron planche sur "une arme de poing régalienne" qui, elle aussi, sera fabriquée à Saint-Etienne. "L’objectif est de proposer une arme à un prix en adéquation avec un marché qui n’est pas que français. Il faut que l’on soit en mesure de concurrencer les grandes entités qui fabriquent des pistolets. On parle des Sig Sauer et des Glocks", expose le PDG de Rivolier.
Pour permettre à Verney-Carron de monter en puissance sur le volet Défense, Rivolier prévoit d’investir sous trois ans dans une nouvelle usine qui sera située dans le bassin stéphanois. "L’ancien actionnaire a déjà étudié des sites et fait des plans. Il faut compter entre 6 et 8 millions d’euros d’investissement. Mais nous sommes aussi en train de voir s’il ne serait pas moins onéreux et tout aussi efficient de moderniser l’usine actuelle du boulevard Thiers", précise Arnaud Van Robais.
Des commandes qui tardent à arriver pour certains
Dans le Rhône, la société Advantelec (22 salariés ; 4 M€ de CA), spécialisée dans la fabrication de batteries lithium pour les drones, robots terrestres et sous-marins, tarde, elle, à voir les promesses de l’État se concrétiser. "Nous avons 50 % de projets dans la Défense, 50 % dans le civil. Mais, en termes de chiffre d’affaires, la Défense est encore minoritaire. Les budgets tardent à arriver, sans doute parce que notre marque est encore peu connue de la DGA", constate Fen Mi Qian, la fondatrice de la PME, spécialisée à l’origine dans la commercialisation et distribution de composants.
"Entre le moment où les commandes sont passées et où elles se répercutent sur les fournisseurs et la chaîne de sous-traitance, le délai peut dépasser 10 mois"
Pour Thierry Regond, fondateur du groupe Sunaero (330 salariés ; 30 M€ de CA en 2024) et président du cluster Eden, dédié aux industries de Défense, Sécurité et Sûreté, ce décalage entre les annonces politiques et la réalité de terrain constaté par certaines entreprises n’est pas anormal. "Des fonds se débloquent mais le domaine de la Défense implique des processus extrêmement longs. Et ce, d’autant plus qu’il y a une massification des commandes qui sont données en priorité aux grands donneurs d’ordres. Entre le moment où ces commandes sont passées et où elles se répercutent sur les fournisseurs et la chaîne de sous-traitance, le délai peut dépasser 10 mois", explique-t-il.
Un problème de passage à l’échelle
L’autre point qui peut freiner certaines entreprises dans leur entrée sur les marchés de Défense, c’est la question du passage à l’échelle. "Nos PME ont beaucoup de capacités et d’atouts mais elles ont parfois beaucoup de mal à passer du prototype au produit en série. Souvent, les entreprises innovantes et les sous-traitants ont du mal à répondre aux appels d’offres, faute de fonds nécessaires pour investir", explique le président d’Eden. La crise sanitaire a aggravé une situation déjà tendue, assure-t-il : "Avant la crise du Covid, ces entreprises étaient endettées. Avec les PGE (Prêt garanti par l’État), elles se sont retrouvées surendettées. Résultat, elles ont épuisé leur capacité à financer leur BFR, leur développement et donc leur passage à l’échelle", poursuit Thierry Regond.
Création d’un fonds de capital-investissement
Pour pallier cette problématique de passage à l’échelle et accompagner les entreprises sur les marchés de la Défense, la Région Auvergne-Rhône-Alpes a voté cet été une délibération baptisée "Réarmer la France". Parmi les points forts de cette délibération, la création d’un fonds d’investissement à l’attention des industries de la Défense et de la Sécurité. "Les tickets d’entrée minimum et maximum ne sont pas encore décidés. Rien n’est arrêté, mais l’objectif est d’entrer au capital des entreprises dont le siège social est situé dans la Région pour les aider à développer plus rapidement des produits de Défense ou les accompagner pour se faire agréer sur des sujets de Défense", explique Stéphanie Pernod, première vice-présidente de la Région en charge de l’économie, la relocalisation et la préférence régionale.
Doté de 100 millions d’euros, ce fonds fonctionnera sur un modèle similaire au Fonds Souverain Auvergne-Rhône-Alpes et au Fonds Régional Avenir Industrie. "La Région mettra 50 millions d’euros et les 50 millions d’euros restant proviendront de financements qui seront soit privés soit publics", explique Stéphanie Pernod, qui précise que "les premiers financements ne devraient pas démarrer avant le premier trimestre 2026".
Un appel à projets de 100 millions d’euros
Parallèlement à cet outil, la Région a aussi débloqué une enveloppe de 100 millions d’euros supplémentaires pour renforcer la production et l’innovation dans la Défense et la Sécurité. Une enveloppe qui a pris la forme d’un appel à projets visant "à soutenir les innovations technologiques ou des équipements répondant aux besoins concrets des forces armées françaises". Élaboré en lien avec la DGA et l’Agence de l’innovation de Défense, cet appel à projets a été lancé cet été.
Un centre de formation dans l’Ain
"À côté de cela, on a aussi la création de l’Académie Aéronautique et Spatiale dont la construction du bâtiment dans l’Ain va démarrer l’année prochaine. Cette académie va nous permettre d’accélérer sur le volet formation dans les métiers de l’aéronautique, du spatial et donc aussi de la Défense", explique Stéphanie Pernod.
Autant d’initiatives qui ont pour objectif de positionner Auvergne-Rhône-Alpes comme une région phare du réarmement de la France. "C’est clairement notre objectif. Faire monter en compétences nos entreprises dans le domaine de la Défense, c’est aussi développer de l’emploi. Des emplois qui dans un contexte de souveraineté nationale ne bougeront pas", conclut l’élue.