Jean-Paul Betbeze, que pouvons-nous attendre du paysage économique en 2015 ?
2015 sera une année d'amélioration globale de l'économie mondiale. La situation aux États-Unis va s'améliorer de façon de plus en plus nette. Même si les chiffres de la Chine laissent suggérer un ralentissement, l'Inde va, elle, mieux. Au fond, ces deux grands pays se stabilisent, pour ne pas dire plus. Pour la zone Euro, les choses vont aussi aller mieux, même si elle est en retard et éprouve plus de difficultés que les autres grandes zones économiques.
Et la France dans tout cela ?
Les choses devraient être moyennes. Mais la France a mis des réformes en place. C'est une bonne nouvelle, même si elles ne sont pas suffisantes et que les réformes n'ont jamais d'effets immédiats. Nous sommes en train de nous dire qu'il faut flexibiliser le marché du travail, simplifier la vie des entreprises, mais l'année 2015 est déjà pour une bonne part largement faite ! Ce qui est en train de se préparer, c'est 2016. Nous sommes donc en réalité en train de faire des choses utiles, mais qui paieront plutôt l'année prochaine.
La loi Macron va donc permettre à la France de sortir de l'ornière ?
Elle va dans le bon sens, mais elle est insuffisante. Elle doit être épaulée par des mesures sur le logement. Le ralentissement que nous connaissons est pour moitié, sinon plus, dû à la crise du logement. Il faut refaire des lois simplifiant la construction et l'acte de construire. Ne l'oubliez pas, le bâtiment est un secteur qui a perdu presque autant d'emplois que l'industrie. Pour 2015, les jeux sont faits : les permis de construire sont déjà déposés. Il faut donc agir vite pour 2016.
Comment relancer les marges des entreprises françaises ?
L'excèdent brut d'exploitation des entreprises françaises est à l'heure actuelle autour de 28 % de leur valeur ajoutée, alors que ce chiffre est plutôt proche de 35 % en Allemagne. Ceci change du tout au tout. Quand vous avez 7 % de valeur ajoutée en plus pour investir, pour embaucher, pour innover, vous avez évidemment une façon de fonctionner à l'export qui est différente. La vraie façon d'arriver à cela, c'est de réduire les charges.
Le CICE peut-il vraiment y contribuer ?
C'est une façon de résoudre le problème, faute de le faire vraiment. Comme le budget de l'époque ne permettait pas de réduire les charges, le CICE a été fabriqué sous la forme d'un report qui a généré de l'inquiétude de par la complexité technique du dispositif. Cet outil souffre aussi d'une ambiguïté : doit-il fabriquer de la compétitivité ou de l'emploi ? Si on privilégie la compétitivité, il aurait fallu fabriquer des aides concernant les salaires élevés, de 2 à 2,5 fois supérieurs au Smic. Si on veut créer de l'emploi, il faut se concentrer sur des aides portant sur des salaires proches du Smic. Au final, on a mélangé les deux, avec des effets qui sont donc atténués sur cet élément fondamental qu'est la compétitivité. Le seul outil qui permettrait de relancer les marges des entreprises, c'est la réduction des impôts.
Les charges sont alimentées pour grande partie par les salaires. Comment jugez-vous la gestion salariale des entreprises françaises. Est-elle adaptée à la crise ?
Les entreprises françaises ont fait bêtises sur bêtises sur ce point, avec des augmentations de salaire au-delà de l'inflation. Pourquoi ? Tout simplement pour s'assurer la paix sociale. C'est l'absence de dialogue entre les partenaires sociaux qui a pesé. En France, il n'y a pas de discussion sur la concurrence, sur les façons de se développer. Il faut bien comprendre que nous ne pourrons retrouver la croissance et l'emploi que le jour où nous aurons un excédent commercial, et cela, on n'en parle jamais ! Cet excédent, cela voudra dire que l'on a retrouvé la compétitivité, l'innovation. Notre objectif principal, ce n'est pas l'emploi, c'est l'excédent commercial. Il faut mettre ce sujet sur la table d'urgence !
L'évolution des taux de change, favorable actuellement à l'euro, va certainement permettre de changer la donne en la matière...
Le fait d'avoir un euro plus faible nous arrange évidemment. Mais cela ne fait pas tout ! Il fut un temps ou le taux franc/mark était de 1 à 1. Quand ces deux monnaies ont disparu pour devenir l'euro, le mark a triplé par rapport au franc. Peut-on dire que l'excédent commercial allemand en a souffert ? Non, il a au contraire explosé car c'est le moment ou l'Allemagne a innové, a mis en place une stratégie industrielle et commerciale de qualité pour percer à l'international. Il y a 25 ans, une Volkswagen, ça n'était pas génial ! Mais quand vous avez un produit en avance, que les autres n'ont pas, il trouve acheteur, même s'il est 3 à 5 % plus cher. Quand on est dans l'innovation, le taux de change ne joue plus autant. Il ne faut donc pas s'endormir !
Des dispositifs comme le statut de Jeune entreprise innovante ou le Crédit d'impôt recherche, que l'on dit parfois menacés, sont donc stratégiques ?
La France fait face à des problèmes budgétaires qui font parfois passer à côté de l'essentiel : l'innovation. Les deux dispositifs que vous citez ont fait leurs preuves et ils sont justement des points essentiels. Si on veut atteindre l'excédent commercial, il faut les conserver. L'État aurait plutôt intérêt à faire des économies sur la dépense publique, et à travailler à la modernisation de ses services. C'est un problème politique. Il faudra avoir le courage de s'en saisir.
L'économiste Jean-Paul Betbeze n'attend pas de miracles pour 2015. Pour lui, deux enjeux majeurs doivent être au coeur de l'année à venir : relancer le bâtiment et atteindre un excédent commercial positif.