«Il faut dynamiter les frontières sociales entre entreprises»

«Il faut dynamiter les frontières sociales entre entreprises»

Frédéric Bedin, le président de Croissance Plus, en est convaincu: il est encore possible de faire émerger des «Microsoft à la française». À condition de dynamiter les seuils sociaux qui divisent les entreprises du pays.



Quelle est votre position sur la prime salariale imposée par le président Sarkozy?

Le côté simpliste et caricatural de la mesure démontre que les politiques et, probablement l'administration, ont soit une méconnaissance, soit un mépris de ce qu'est l'entreprise. On ne peut pas imposer un mode de partage de la croissance: celui-ci est différent pour chaque entreprise en fonction de son modèle économique ou du stade de son existence. Le président gesticule pour régler le dossier du pouvoir d'achat sans prendre à bras-le-corps le vrai problème: il faut transférer une partie des charges sociales vers les salaires nets, ceux-ci étant beaucoup trop bas en France. Les gens, qu'ils soient des cerveaux ou qu'ils soient peu qualifiés, mais habitant à côté d'une frontière, vont travailler ailleurs car ils y sont mieux payés. Nous n'avons pas un problème de travailleurs immigrés, mais plutôt de travailleurs émigrés!


Pour vous le problème doit être au coeur des débats politiques à venir?

Il faut en effet mettre sur la table les vraies questions au moment de l'élection présidentielle: les Français veulent-ils des salaires immédiats ou des salaires différés? Faut-il continuer à faire administrer les salaires différés par les partenaires sociaux? Est-ce que les cadres préfèrent avoir un système d'assurance chômage un peu moins favorable, mais davantage de salaire net? Ces questions, on ne les pose pas aux Français, alors que les charges sociales et patronales, ce sont eux qui les paient, souvent sans en avoir conscience. Les partenaires sociaux sont très conservateurs là-dessus: finalement, ils n'ont pas envie de casser des équilibres voire, pour certains, des fromages. Il y a aussi la piste de la TVA sociale à étudier...


Une piste qui a pourtant du mal à séduire les Français...

Parce qu'ils imaginent que cela va compresser le coût de la vie. Oui, cela coûterait plus cher, mais aux rentiers, aux retraités. N'est-ce pas eux qui ont creusé le déficit que les actifs sont censés rembourser aujourd'hui? Il s'agirait d'une redistribution entre générations. Il faut commencer à modifier le pacte social qui fait que ceux qui travaillent paient pour tout le monde, au point que cela en est devenu insupportable. Mais les politiques ne peuvent pas dire cela auprès de retraités qui sont les plus gros votants... Une TVA sociale permettrait également d'assurer des rentrées supplémentaires en prélevant de l'argent sur la manne du tourisme. Je suis dès lors pour une augmentation de 3% de la TVA, corrélative à une baisse équivalente des charges sociales.


Le partage de la croissance peut-il aussi passer par le dispositif, plutôt décrié, des stock-options?

Les stock-options ont été dévoyées, notamment par des anciens fonctionnaires qui se sont retrouvés à la tête de grands groupes et qui en ont abusé. Pourtant, c'est un outil quasi-communiste, à condition que tout le monde en ait! Il faut que les stock-options profitent plus largement aux salariés: si elles sont attribuées à très peu de salariés, et qu'elles constituent donc un moyen de donner de la rémunération supplémentaire défiscalisée à un public ciblé, il faut les taxer et les fiscaliser comme les salaires. En revanche,



si elles sont attribuées très largement, et que le comité de direction ne s'en voit pas octroyer plus de 10%, elles doivent alors être traitées avec un régime favorable.


La participation ne peut pas jouer aussi un rôle?

Oui, à condition d'arrêter le fait qu'elle soit soumise à des seuils sociaux et qu'elle commence, pourquoi pas, dès le premier salarié. Aujourd'hui, les seuils sociaux et les règles qui y sont liées contribuent à créer des castes entre les salariés des grands groupes et ceux des PME. Il faut qu'il n'y ait plus de seuils, que tous les salariés de France aient les mêmes avantages. Il faut tourner le pays entier vers le business et dynamiter les frontières sociales entre entreprises. Cela permettra ainsi de pousser vers les petites entreprises des talents et des capitaux.


C'est la recette pour faire émerger des Microsoft à la française?

Cela en fait partie, mais il y un autre blocage à faire sauter dans notre pays: celui du féodalisme entre grands donneurs d'ordres et sous-traitants. La notion d'externalisation est en France très péjorative. Elle crée des peurs à l'intérieur des grands groupes: peur de perdre ses métiers, peur de perdre des emplois, peur des avantages acquis, cette dernière créant une solidarité entre syndicat et patronat. Pourtant, les grands succès mondiaux des 50 dernières années viennent de là: Microsoft était le sous-traitant d'IBM, Google celui de Microsoft... À un moment, il va falloir que les grands se mettent à externaliser sans rapport de soumission, qu'ils investissent dans leur propre écosystème, quasiment autant qu'ils investissent chez eux. Pour faire émerger des Microsoft à la française, il faudra une mobilisation nationale autour des milliers de start-up et d'ETI.


La prime ne vous satisfait pas. Quelle est la grande mesure gouvernementale qui vous a semblé aller le plus dans le bon sens?

La réforme de l'université. C'est une mesure majeure pour favoriser le développement des entreprises. À moyen terme, les universités se mettent à travailler avec les entreprises, que les profs les considèrent comme un lieu d'épanouissement, que les entrepreneurs puissent aller puiser dans le vivier de chercheurs, c'est conséquent. C'est une réforme qui est au début de tout: nos futurs cadres et entrepreneurs sont aujourd'hui dans les universités. On peut imaginer que la France va se réinventer, d'autant plus que la génération Y est aujourd'hui réconciliée avec le monde de l'entreprise: elle veut créer du business. Ca, c'est le signe qu'un déclic est en train de se produire.