Financement : Particuliers, les nouveaux banquiers ?
# Finance # Levée de fonds

Financement : Particuliers, les nouveaux banquiers ?

Goutte d'eau dans l'océan du financement des entreprises, le crowdfunding sort peu à peu de son statut de gadget pour s'intégrer dans la chaîne des financeurs. Dans le Grand Est, deux plateformes opérent : PretUp et Freelendease.

Les chiffres laissent songeurs : en 2015, en Europe, 5,3 milliards d'euros ont transité par les différentes plateformes de crowdfunding, d'après les données récoltées par l'université de Cambridge en partenariat avec KPMG. Un chiffre en hausse de 92 %, et dans lequel le Royaume-Uni pèse à lui tout seul pour 4,4 milliards, soit plus de 82 %. Et la France ? Le petit Poucet du crowdfunding a vu 319 millions d'euros financés par les 49 plateformes tricolores. Un chiffre qui permet tout de même de faire mieux que l'Allemagne (248 millions). Et l'évolution des fonds collectés est encourageante, puisque chaque année, en France, ce chiffre double : 152 millions d'euros en 2014, 296 millions d'euros en 2015. Conscient que le crowdfunding devient un vrai sujet, le 30 octobre dernier, le gouvernement a publié un décret visant à assouplir le financement des entreprises par les particuliers. De quoi rattraper le retard du pays en la matière ? « Le vrai sujet, qui reste un tabou pour l'instant, c'est la fiscalité », assure Fabien Michel, dirigeant de la plateforme Pretup. Opérant depuis Nancy dans le « crowlending », le « prêt par la foule », la plateforme revendique près de 100 projets financés, pour 1,8 million d'euros empruntés au taux de moyen de 8,3 %. Le décret publié ne dit effectivement pas un mot sur la fiscalité, et se contente simplement de relever des plafonds : les particuliers pourront désormais investir jusqu'à 2.000 euros, contre 1.000 auparavant.

Enjeu sociétal

En ce qui concerne les prêts, le gouvernement a décidé que les entreprises pourraient lever jusqu'à 2,5 millions d'euros par an, contre 1 million auparavant. Le texte met aussi en place un nouvel outil : les « mini-bons », une forme de système obligataire à la sauce crowdfunding. « Sur notre plateforme, les particuliers investissent en moyenne 200 euros. Relever le plafond est un bon signal, mais ne change rien concrètement », détaille Fabien Michel. Si cette petite réforme ne va pas bouleverser le crowdfunding français, certains voient dans le financement participatif un enjeu plus sociétal, qui ressemble bien à une révolution silencieuse dans une France si fâchée avec le monde de l'entreprise : « Toute personne intéressée peut devenir banquier de l'économie locale et vivre un projet entrepreneurial par procuration ! », soulignent Matthieu Wentzinger et Laurent Koehl. Les deux entrepreneurs ont lancé Freelendease en octobre 2015, à Strasbourg. La plateforme propose du financement par dons et contreparties, du prêt participatif aux entreprises entre trois et sept ans et attend actuellement son agrément pour du capital-risque, du crowdequity. Avec une particularité : Freelendease se veut régionale, à l'échelle du Grand Est. S'il n'existe pas de barrière géographique pour les investisseurs, l'activité des porteurs de projet doit être implantée dans la région Grand Est. « La vertu est aussi de créer du liant entre particuliers et entreprises. A l'échelle régionale, il est plus facile de s'imaginer devenir client ou fournisseur d'une activité que l'on soutient par ailleurs sous forme de prêt, on a intérêt à ce que le projet fonctionne », souligne Matthieu Wentzinger.

Opportunité pour les créateurs solo

Des projets qui décollent après une campagne de crowdfunding réussie, la Lorraine en a connu un qui défrayé la chronique : la start-up Mu Design avait fait sensation fin 2015 en parvenant à lever 1,6 million d'euros sur la plateforme de crowdfunding Kickstarter. L'objet qui avait attiré plus de 8.300 donateurs dont 80 % d'Américains ? Une caméra connectée en forme de chouette appelée Ulo. Son designer, Vivien Muller, s'était fixé un objectif de 199 000 euros de dons. Son coeur a bondi lorsqu'après 30 jours, soit à mi-parcours, le compteur s'est emballé. « Le crowdfunding est une formidable opportunité pour des créateurs comme moi qui travaillent en solo », se félicite le jeune entrepreneur. Une opportunité, mais qui se mérite estime Boris Ouarnier. Pour le responsable du programme CCI O2 Bilan à la CCI Lorraine, le don rend effectivement possible des projets locaux. « En plus de l'apport, l'entrepreneur peut espérer faire jouer l'effet de levier », souligne Boris Ouarnier, qui met toutefois en garde : « Les campagnes exceptionnelles ne peuvent pas être un modèle, car le succès est trop aléatoire ». Pour le prêt aux entreprises « par la foule », les spécialistes voient deux intérêts majeurs : la rapidité et l'absence de garantie. « C'est en revanche un prêt qui coûte plus cher que chez le banquier », souligne Boris Ouarnier. En capital, les candidats à une levée sur une plateforme doivent adopter quelques bonnes pratiques afin d'éviter les déconvenues : « Nous recommandons de créer une holding qui servira de véhicule d'investissement dans l'entreprise », détaille Boris Ouarnier. Le risque, si on néglige de bien préparer les choses, c'est de se retrouver face à 50 ou 100 actionnaires, rendant délicate la gouvernance de l'entreprise. De même, se retrouver face à des investisseurs assez souples car non professionnels peut sembler être un avantage, par exemple sur la question de la valorisation de l'entreprise, mais peut se révéler pénalisant à l'occasion d'une nouvelle levée. « Si des investisseurs professionnels imposent au chef d'entreprise de revoir sa valorisation, ce sont les particuliers qui vont se sentir lésés... »

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