Dans le cadre feutré des salons du cercle Cambronne, dans le centre-ville de Nantes, Philippe Bayock présente son parcours à une assemblée dans laquelle siège la maire de Nantes Johanna Rolland. « Je suis adhérent à la CGPME ! Si on m'avait dit ça il y a cinq ans... ». Philippe Bayock est en effet issu d'un quartier populaire (Bellevue). Sans diplôme, il a arrêté l'école en troisième et « connu une adolescence assez mouvementée, comme beaucoup de jeunes des quartiers » - il n'en dira pas plus. Chemise blanche, veste décontractée bleu marine, Philippe Bayock dirige aujourd'hui la société de nettoyage nantaise B Clean (12 salariés) et adhère donc à la CGPME.
Nouvelles barrières
Entre-temps, il a ouvert les portes de l'association Pas de Quartier, montée par plusieurs chefs d'entreprise nantais. L'association aide les jeunes issus des quartiers populaires à devenir entrepreneur. Pour la plupart des porteurs de projets, quelles que soient leurs origines géographiques, la création d'entreprise s'apparente à un véritable parcours du combattant. Ceux issus des cités doivent, souvent, réussir à franchir des barrières supplémentaires. C'est ce qu'assure Nora Moussaoui, qui est en train de monter avec son associée à Nantes une salle des fêtes de 600 m² à la décoration marocaine. « On est des femmes, célibataires avec des enfants. C'est la double peine. Et en plus, on veut créer une salle des fêtes orientale, un concept qui marche très bien ailleurs en France. Dans notre recherche de financement, on nous a parfois parlé comme si on était des moins que rien. Le premier problème, c'est que les gens pensent qu'on va construire une mosquée. Comme on n'a pas réussi à obtenir les financements, on aménage toute seule la salle », relate Nora Moussaoui.
Défiance
Les entrepreneurs issus des quartiers, « ce sont généralement des gens qui ont un vrai souci avec l'institution », indique Laurent Stéphan, dirigeant de la PME nantaise 4Mod Technology et membre de l'association Pas de Quartier. « On est méfiant vis-à-vis du politique, mais aussi du chef d'entreprise. On a tellement déposé de CV qu'on n'y croit plus », abonde Philippe Bayock. Outre le maire de Nantes, l'association Pas de Quartier a fait se rencontrer des porteurs de projet issus des cités et le président de la CCI, le sous-préfet, etc. « Au début, ça a été violent, certains institutionnels ont été secoués. Il y en a même un qui s'est fait entendre dire : "chez vous, on ne veut plus revenir !". Mais une fois passée cette défiance, il reste le créateur et son projet », indique Laurent Stéphan.
Avoir les codes
Pour certains entrepreneurs issus des quartiers, le coup de pouce apporté par l'association se résume à un numéro de téléphone. Pour d'autres, le chemin est plus long. « Chez Pas de Quartier, on m'a apporté les codes, la bonne élocution, les codes vestimentaires », explique ainsi Philippe Bayock, qui a notamment été accompagné par François-Xavier Moutel, P-dg de la société d'intérim Abalone. Une façon de dire que les quartiers ne sont pas une fatalité. « Dans l'association, on ne fait pas plus cadeau au porteur de projet issu d'un quartier qu'à un autre. C'est à l'entrepreneur de s'adapter à l'écosystème : aux demandes des banques, aux exigences de reporting et de gestion. On est bienveillant, mais on ne va pas se mentir. Si on pense que le projet ne tient pas la route, on le dit », indique Laurent Stéphan.
Portée par des dirigeants nantais, l'association Pas de Quartier aide les porteurs de projets issus des quartiers populaires.