Pays de la Loire

Piloter son entreprise

Enquête Les femmes, des chefs d’entreprise comme les autres ?

Par Cédric Menuet et Olivier Hamard, le 07 mars 2019

Bien qu’enthousiastes à l’idée d’entreprendre, les femmes dirigeantes sont moins nombreuses que les hommes, avec majoritairement des entreprises plus petites. Sur leur route, les créatrices font en effet face à des freins qui leur sont propres.

Lénaïck Le Gratiet est la première présidente du mouvement FCE en Maine-et-Loire.
Lénaïck Le Gratiet dirige le cabinet de conseil en ressources humaines Galiléa à Angers, employant une dizaine de personnes. Elle préside également le réseau Femmes Chefs d'Entreprises en Maine-et-Loire. — Photo : Olivier Hamard – Le Journal des Entreprises

Elles sont majoritairement plus diplômées que les hommes, mais représentent seulement 40 % des dirigeants d’entreprise, selon le ministère de l’Économie. Ce n’est pas un scoop, les femmes brillent par leur absence dans les plus hautes sphères de l’entreprise, à tous les niveaux. Que ce soit dans les comités de direction des grands groupes ou, à plus petite échelle, dans le microcosme des start-up, où seulement 10 % d’entre elles pilotent une entreprise.

Séverine Jérigné a créé Galipoli Fabrique en 2014.
Séverine Jérigné a créé Galipoli Fabrique en 2014. - Photo : Cédric Menuet - Le Journal des entreprises

C’est le cas de Séverine Jérigné, qui a créé en 2014 Galipoli Fabrique, une société sarthoise commercialisant en ligne des produits d’entretien à faire soi-même. « Peut-être avons-nous un complexe vis-à-vis de la création d’entreprise, mais je ressens surtout des préjugés disant que nous ne devons pas avoir les mêmes postes. L’entrepreneuriat féminin est encore trop vu comme la création de son propre emploi pour gérer ses impératifs familiaux. Or, j’ai monté Galipoli avec la vision d’en faire une entreprise nationale. Les 200 000 euros que je viens de lever le prouvent. »

Domaines d'activité "féminins"

Peut-être davantage que les hommes, les femmes dirigeantes d’entreprise disent se réaliser pleinement dans la création et le pilotage de leur activité. C’est d’ailleurs l'une des raisons de leur engagement dans l’entrepreneuriat. « Parmi les motivations à quitter le salariat, donner du sens à son activité est l'une des inspirations qui revient le plus. Même si cela inclut une part de risque », indique Valérie Pelhate, directrice d’Initiative Sarthe. L’association d’aide à la création et à la reprise d’entreprise a en effet accompagné 89 entrepreneurs en 2018, dont 32 femmes. Une proportion dans la moyenne nationale, selon la directrice du réseau local. « Les projets portés par des femmes que nous avons soutenus portent essentiellement sur des activités de commerce, bien souvent autour des métiers de la coiffure, de l’esthétique. »

« L’entrepreneuriat féminin est encore trop vu comme la création de son propre emploi pour gérer ses impératifs familiaux. »

Une réalité que l’on tend à généraliser, de l’avis d’entrepreneuses qui se sentent trop souvent renvoyées à un statut qui les cantonne à des domaines d’activité dit « féminins ». Fondatrice avec Hortence Harang de la start-up de vente en ligne de fleurs fraîches Fleurs d’Ici, Chloé Rossignol a été confrontée à ces a priori. « Effectivement, deux filles qui montent une entreprise de vente de fleurs, ça fait sourire. On ne nous pose pas les mêmes questions qu’à des hommes. Nous sommes beaucoup plus interrogées sur le risque », estime l’entrepreneuse mancelle.

Charge mentale

Au-delà d’une certaine forme de sexisme, les entrepreneuses pointent aussi du doigt la charge mentale, cette préoccupation de la gestion du foyer synonyme de double journée pour les femmes. Bien souvent, celles-ci doivent gérer la pression du risque liée à la création de leur entreprise et la vie familiale. « Il y a un aspect générationnel dans cette question. Pour certaines femmes de ma génération, nées dans les années 1960, la vie de famille pouvait être un frein à la création d’entreprise, avec une forme d’auto-censure et de culpabilité, car nous avons été élevées par des modèles de patriarcat. C’est quelque chose de beaucoup moins présent chez les femmes de la nouvelle génération », souligne Lénaïck Le Gratiet, dirigeante du cabinet Galiléa, à Angers.

« Le changement de position au sein d’un foyer bouscule les codes établis et peut menacer la stabilité de la famille. »

«  Pour ma part, témoigne Nathalie Hutter-Lardeau, dirigeante d'Atlantic Santé, en Mayenne, j’ai eu un enfant quand j’avais ma société. Cela n’a pas été simple, mais il y a des moyens de déléguer qui permettent de pallier ce type de problématique. » Néanmoins, cette charge invisible peut mettre en fragilité la créatrice et son projet selon Séverine Jérigné. « Quand j’ai créé, mon mari vendait son entreprise. Nous avons donc inversé les rôles. Malgré tout, la charge mentale demeure, même avec de la bonne volonté. De plus, le changement de position au sein d’un foyer bouscule les codes établis et peut menacer la stabilité de la famille. »

Si le bouleversement du foyer est souvent le prix à payer pour tous les entrepreneurs, le nouveau statut de femme chef d’entreprise peut être vécu par le conjoint comme l’inversion du modèle patriarcal, allant même parfois jusqu’à un sentiment d’infériorité, constituant pour elle un poids supplémentaire.

Égalité devant le financement ?

Reste la question du financement. « Culturellement, il peut encore y avoir un frein pour certaines femmes à demander des fonds et toujours ce petit réflexe de se dire : est-ce que je suis légitime ? Mais, je pense qu’aujourd’hui, un banquier regarde avant tout le projet », appuie Lénaïck Le Gratiet. Un constat partagé par Séverine Jérigné : « Pour ma levée de fonds, j’ai dû faire comprendre à un public masculin une vision de femme ! Je suis bien entourée : tous mes actionnaires sont des hommes et tous mes conseils, des femmes. Je n’ai pas eu trop de difficultés de financement. J’ai même été bien soutenue et traitée d’égal à égal. »

C’est finalement dans cette réalité comptable que se situe l’accomplissement de soi, un quotidien de chef d’entreprise qui est le même pour tous. Même si certains clichés ont toujours la vie dure, comme se souvient Séverine Jérigné. « On m’a demandé un jour où étaient mes enfants. Ça témoigne de la vision que certains ont encore de la femme… »


Témoignage : « Une femme va devoir prouver deux fois plus qu’elle est capable »

Bérengère Soyer a créé, à Angers, Entrepreneuze, un web magazine destiné à promouvoir l’entrepreneuriat féminin. Pour elle, l’un des premiers freins à la création d’entreprises par les femmes est culturel : « Une femme va souvent chercher à créer son emploi plutôt que des emplois, contrairement à un homme. C’est pourquoi on trouve beaucoup de femmes qui optent pour le régime d’auto-entrepreneur, donc sans business plan ni les conseils d’un comptable. Les femmes vont aussi se lancer le plus souvent avec leurs propres fonds et seulement 10 % feraient appel à des financeurs. Les codes de la finance leur sont souvent étrangers, tout simplement parce qu’on ne les leur a pas appris. »

Bérengère Soyer a créé Entrepreneuze, un web magazine pour promouvoir l’entrepreneuriat au féminin.
Bérengère Soyer a créé Entrepreneuze, un web magazine pour promouvoir l’entrepreneuriat au féminin. - Photo : Les Deux Yeux Photographes

Les choses évoluent peu à peu. Créer son entreprise se conjugue aussi au féminin, mais des barrières demeurent : « Une femme va devoir prouver deux fois plus qu’elle est capable de faire, affirme Bérengère Soyer. Peut-être aujourd’hui encore l’autorise-t-on moins qu’un homme à prendre des risques ? C’est un peu moins vrai avec les nouvelles générations et les récents mouvements participent aussi à plus d‘égalité homme-femme. Mais cela prendra encore un peu de temps. Il faut que très tôt, on permette, d’une part, aux jeunes filles l’accès à ces codes de la finance, qui sont initialement masculins. D'autre part, il faut qu’on leur montre qu’elles peuvent, elles aussi, entreprendre, avec des modèles et des exemples. » Bérengère Soyer travaille actuellement sur un projet pour permettre aux femmes de se lancer dans l’entrepreneuriat en les accompagnant pendant plusieurs années après la création.

Lénaïck Le Gratiet est la première présidente du mouvement FCE en Maine-et-Loire.
Lénaïck Le Gratiet dirige le cabinet de conseil en ressources humaines Galiléa à Angers, employant une dizaine de personnes. Elle préside également le réseau Femmes Chefs d'Entreprises en Maine-et-Loire. — Photo : Olivier Hamard – Le Journal des Entreprises

Poursuivez votre lecture

-30% sur l’offre premium

Abonnez-vous Recevez le magazine imprimé
tous les mois

Voir les offres d'abonnement

Newsletter

Recevez chaque vendredi le Débrief, l'essentiel de l'actualité économique de votre région.