Conjoncture

Nantes : Ces entreprises qui veulent brûler le web

Par S.V., le 05 octobre 2015

La résistance s'organise. Pour ces Nantais, l'ennemi se nomme Ornikar, Uber, LaFourchette ou Booking. A l'heure du tout numérique, le web ne fait pas que des heureux : hôteliers, restaurateurs, auto-écoles et taxis craignent pour leur survie. Un combat d'arrière-garde ?
Le Journal des Entreprises
Le Journal des Entreprises — Photo : Le Journal des Entreprises

Début septembre, plusieurs dizaines d'auto-écoles manifestent bruyamment dans les rues de Nantes pour protester contre la concurrence naissante d'Ornikar, une start-up de onze personnes dirigée par deux jeunes de moins de 30 ans. La scène renvoie - la violence en moins - à la colère des taxis qui, en début d'été s'étaient livrés à d'abominables chasses à l'homme à l'encontre des chauffeurs de la société californienne Uber. Anti Uber et anti Ornikar partagent les deux mêmes arguments pour tenter de pousser l'État à sortir le carton rouge à l'encontre des nouveaux entrants. Ils font d'une part planer la menace d'éventuels problèmes de qualité pour le consommateur et crient, d'autre part, au travail illégal. C'est ce deuxième argument - ainsi qu'un gros travail de lobbying - qui a fait mouche pour bouter UberPop en dehors des frontières. La vérité, c'est que taxis et auto-écoles voient se profiler une forme de concurrence qui risque fort de faire voler en éclat leurs vieux modèles économiques. Comment en effet espérer garder ses clients lorsque votre concurrent offre, pour 30 % moins cher, le même service, en l'occurrence des cours de conduite dans le cas d'Ornikar ?




LaFourchette ne fait pas que des heureux

Le GNI, un syndicat d'hôteliers et de restaurateurs, n'a pas semé le même tohu-bohu dans les rues de Nantes que les fédérations de taxis et d'auto-écoles. Mais le ton est aussi ferme. Le syndicat s'indigne de l'implantation, à Nantes en ce mois de septembre, de LaFourchette, une plate-forme de réservation en ligne. Cette fois, ce n'est pas une concurrence déloyale qui provoque l'ire des hôteliers, mais un abus de position de dominante. Les plates-formes de réservation apportent des clients mais étranglent financièrement les établissements, nous assurent les hôteliers et restaurateurs. « Demain des restaurants hyper dépendants à ces réservations en ligne disparaîtront, des emplois seront supprimés et des capitaux partiront dans des paradis fiscaux », dénoncent les représentants du GNI. A Nantes, la fronde menée par l'ancien patron de l'hôtel La Pérouse a même débouché sur la création d'une plate-forme web de réservation hôtelière concurrente à Booking. Baptisée Fairbooking, elle est dirigée par des hôteliers, mais ne fait pas le poids face à la toute puissance de ses concurrents.




Le tacle de Mickael Froger

Alors que la Ville de Nantes met le paquet en termes d'images sur ses florissantes start-up du web, on préfère à la mairie ne pas trop s'épancher sur les remous générés par l'ubérisation de la société. Francky Trichet, l'adjoint au numérique botte ainsi prudemment en touche : « Nous soutenons les initiatives des start-up en général sur le plan entrepreneurial mais il n'est pas question de nous mettre hors la loi. Nous écoutons ce que dit le Préfet et agissons dans le cadre de la loi ».





Le patron d'Atlantic 2.0, l'association des entreprises numériques nantaises, ne prend pas ces précautions. Pour Mickael Froger, également P-dg de Lengow, ça ne sert à rien d'aller contre le sens de l'histoire : « Ils feraient mieux de se remettre en cause plutôt que de dépenser leur énergie à manifester », tacle le Nantais, en évoquant les auto-écoles. Au Medef, Vincent Charpin se montre plus diplomate. Mais, sur le fond, le président du Medef estime qu'il n'est pas utile d'ériger des murs dont on sait qu'ils vont voler en éclat, emportés par la vague numérique mondiale (lire ci-contre).




« Des réactions légitimes »

Ces réactions de colère , Olivier Ertzscheid, chercheur en sciences de l'information à l'université de Nantes, les trouve tout à fait légitimes. Elles n'ont rien d'exceptionnelles et ne sont même pas franco-françaises : « Ces mouvements de résistance sont assez classiques. Au 19e siècle, au Royaume-Uni, on a commencé par casser les premières machines à tisser, accusées de détruire des emplois ». Plus près de nous, dans les années 1950, « quand les premiers supermarchés sont apparus, tout le monde a grogné », rappelle Mickael Froger. Et même au sein du saint des saints, c'est-à-dire dans la Silicon Valley, des personnes manifestent contre les ingénieurs de chez Google en brandissant des banderoles sur lesquelles s'affiche : " la vie privée est morte ". Pour le chercheur nantais, le schéma, avec le numérique est toujours le même. « On supprime un intermédiaire. Mais on le remplace par un autre, qui est plus léger, plus impalpable aussi parfois ». Ornikar remplace ainsi l'auto-école, en mettant en relation les professeurs de conduite avec leurs élèves.




L'efficacité de la lutte

Est-ce que ça sert à quelque chose de lutter contre l'ubérisation de la société ? Pour Olivier Ertzscheid, les mouvements de résistance ont du mouron à ce faire. Y compris les taxis qui ont réussi à se mettre dans la poche jusqu'au chef de l'État. « L'interdiction d'Uber Pop alors que tout le monde s'accorde à dire que ce phénomène va durer ? Les gouvernements sont obligés de réagir et sont obligés de le faire dans l'urgence. Mais interdire Uber Pop, c'est un pis-aller. Même le gouvernement en est convaincu », estime Olivier Ertzscheid.




Médecins et profs aussi ?

La question pour le chercheur nantais n'est même plus de savoir s'il est possible de résister à la vague web, mais de savoir qu'elle va être sa prochaine victime. Après le commerce et les transports, « les prochains secteurs qui vont être touchés, ce sont les secteurs régaliens. Comme la médecine et l'éducation. Il va se passer des mécanismes d'intermédiation de la même nature dans ces deux secteurs. Des géants du web ainsi que des start-up travaillent déjà là-dessus.



S.V.

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