Cette arène, aucun journaliste n'y avait encore pénétré. En ce soir de printemps, le soleil couchant accompagne l'arrivée du jury du Réseau Entreprendre Vendée, à la CCI de La Roche-sur-Yon, où celui-ci devra décider d'accompagner, ou pas, le repreneur d'une PME locale.
Véritable institution, l'association réunit plus de 200 dirigeants d'entreprise, du patron de TPE à Paul-Henri Dubreuil qui préside le premier groupe vendéen. Ensemble, ils accompagnent bénévolement chaque année une quinzaine de créateurs et repreneurs, en leur délivrant au passage des prêts à taux zéro compris entre 15.000 et 50.000 euros. À condition que le projet crée au moins cinq emplois d'ici trois ans... Et qu'il soit sacrément bien ficelé.
10 chefs d'entreprise face au porteur de projet
Aujourd'hui, c'est donc soir de grand oral. Ladite arène prend la forme d'une table en U, où s'installent une dizaine de chefs d'entreprise aux profils variés, dont Daniel Robin, président en fin de mandat et dirigeant de la branche béton du groupe Herige (ex-VM Matériaux), le directeur financier du groupe Atlantic, le boss d'OCF, une PME qui fabrique des vitrines réfrigérées, celui de 3H, une spécialiste du contrôle des établissements hospitaliers... Seule une absence saute aux yeux : aucune femme en vue.
Évaluer l'homme et le projet Au centre, le maître de cérémonie s'appelle ce soir-là Gilles Rannou, entrepreneur à la tête de plusieurs magasins Etam. C'est lui qui distribue le temps de parole. Et rappelle au passage les fondamentaux : « N'oubliez pas, vous devez répondre à deux questions : le porteur de projet a-t-il l'étoffe d'un chef d'entreprise ? Et est-ce que son projet tient la route ? »
Un petit speech du chargé d'étude, qui a suivi le porteur de projet, introduira les débats. Cet ancien banquier dresse un portrait plutôt élogieux de l'intéressé « très méticuleux, expérimenté ». « Le bilan de l'entreprise paraît bien équilibré, avec peu d'endettement, et le prix de vente de l'entreprise est réaliste », ajoute-t-il.
Bien que succincte, l'analyse va pourtant loin : jusqu'aux perspectives ouvertes par le matériau utilisé par l'entreprise : l'aluminium qui vient de la bauxite, une matière abondante qui constitue 8 % de la couche terrestre, et dont la production devrait doubler d'ici 2020... Plutôt précis !
Bienveillance et questions en rafales
Entre alors Jérôme Marguet, LE candidat, qui vient de reprendre Umea, 46 salariés (1,6 M€ de CA) PME experte en usinage et assemblage de profilés d'aluminium, à Mortagne-sur-Sèvre. Originalité, cette entreprise adaptée emploie à 80 % des travailleurs handicapés (victimes de traumatismes crâniens, de troubles psychologiques, etc.) Confiant, l'homme de 48 ans a déjà 20 ans d'expériences dans l'économie sociale et solidaire. Il vient de quitter la direction de... Pas moins de cinq entreprises adaptées dans la Sarthe, pesant au total 160 salariés.
A priori un profil béton. Parfait ou pas, et malgré la bienveillance affichée par la dizaine de patrons autour de la table, le jury va littéralement mitrailler de questions le porteur de projet, pendant près d'une demi-heure.
« Comment vous prospectez ? Et si la subvention s'arrête ? »
À peine sa présentation terminée, un premier stylo se lève pour demander la parole, puis un autre : « Comment se passe le recrutement de travailleurs handicapés ? Y a-t-il une différence en termes de non-qualité et d'absentéisme chez Umea, par rapport à une entreprise classique ? »
Réponses précises de Jérôme Marguet : « L'absentéisme tourne autour de 8 % en moyenne, il est vrai que c'est supérieur à une PME lambda, mais quant au taux de non-qualité, il existe mais reste très faible, explique-t-il. Cela grâce à des processus de surveillance mis en place et grâce à l'encadrement de l'équipe technique plus important, qui garantissent au final la satisfaction client. » Il décrit le système de recrutement via notamment Cap emploi, des associations de réinsertions etc., puis la période de mise en situation professionnelle qui suit.
Plus tatillon, un autre questionne les comptes : Où se trouve la subvention aux postes dans votre bilan ? C'est dans le CA ? Une autre encore : Combien de temps dure l'agrément pour les subventions de postes, que se passe-t-il si vous les perdez ? Confiant dans ses arguments, le porteur de projet répond point par point, rassure. Questions marchés maintenant. Quid des services supplémentaires qui pourraient être ajoutés à l'usinage, comme la soudure ou le laquage, afin notamment de réduire les coûts de transport, comme le font certains concurrents ? Comment vous comptez prospecter ?
Parcours initiatique
À sa sortie, les participants ne cachent pas leurs sourires. « Ça fait plaisir de voir un dossier aussi abouti » se réjouit le dirigeant d'OCF, Guillaume Zanlorenzi. « Il a de l'expérience et il fait bien la part des choses entre le business et le social. C'est carré et il a tout exposé avec une grande clarté », renchérit un autre.
Au final seul un léger bémol revient sur quelques lèvres : « Il faudra sans doute l'accompagner sur la partie technico-commerciale, sur ce point il paraît encore un peu tendre ». Avant que l'assemblée ne s'achève sur une dernière remarque positive : « Je retiens qu'il a dit qu'il pouvait apporter son expérience au réseau, notamment dans l'intégration du handicap... J'aime bien ça ! C'est l'état d'esprit du réseau. »
À l'unanimité, le projet sera retenu. Une voix contre aurait prolongé le débat, deux contre et le dossier se voyait refusé. La sélection se veut drastique. Pour arriver jusqu'au jury, Jérôme Marguet aura dû passer par une multitude d'étapes. « On reçoit près de 200 sollicitations par an, pour 30 dossiers étudiés et 15 retenus au final », évalue le directeur de Réseau Entreprendre Laurent Blandin.