Entre Nantes et Saint-Nazaire, c’était le champion incontesté de la grue. Au nombre de chantiers ouverts, Océane Constructions battait à plate couture toutes les autres entreprises du bâtiment de la région. Trente chantiers étaient encore en cours en juillet. Trois fois plus qu’une major comme Vinci ! Créée en 2002 par deux frères, Zafer et Taner Topdemir, Océane Constructions a connu une croissance exponentielle, son chiffre d’affaires étant passé de six millions d’euros en 2006 à 37 millions en 2010 (sur quinze mois). Employant 197 salariés, la société de gros œuvre s’était même faite récemment construire un siège social de 1.000m² à Orvault. Sous cet angle, l’histoire a tout l’air d’une belle succes story.
Imbroglio judiciaire
Mais, au printemps dernier, les rêves de grandeur de la PME s’écroulent aussi vite qu’un château de cartes. Le 30 mars, Taner Topdemir, président d’Océane Constructions, obtient l’ouverture d’une procédure de sauvegarde du tribunal de commerce de Nantes. Spectaculaire rebondissement le 27 juillet : l’entreprise est tout bonnement liquidée par le tribunal de commerce de… Saint-Nazaire, la justice consulaire ayant découvert en cours de route que le juge nantais responsable des procédures collectives était l’un des créanciers d’Océane Constructions ! Toujours est-il que le plan de sauvegarde se transforme en liquidation judiciaire en à peine quatre mois ! La raison ? « On s’est fait baiser ! Le dirigeant nous a donné de mauvais chiffres ! », confie Philippe Thibault, président du tribunal de commerce de Nantes.
Une ardoise de 27,9 millions
La faillite de l’entreprise de gros œuvre laisse 197 salariés sur le carreau et une ardoise abyssale, aujourd’hui estimée à 27,9 millions d’euros par le tribunal de commerce de Saint-Nazaire. Les comptes n’étant toutefois pas encore finalisés, le passif « va friser les 30 millions », juge Alain Lacroix, président de la juridiction nazairienne. « Ce sera sans doute beaucoup plus », spécule même un autre connaisseur du dossier. Pour les créanciers, la pilule est amère. Un fabricant de béton y laisse 1,5 million d’euros, un professionnel des armatures 500 000 €, un loueur de grues 150 000 €, l’Urssaf 442 000 € en deux mois… Entre ceux qui n’ont pas été payés et ceux qui souffrent de l’arrêt des chantiers, les fournisseurs, les assurances, les banques et les clients trinquent (lire ci-contre). « Plusieurs petites entreprises ont déjà coulé, des terrassiers, des spécialistes du parpaing… Mais ça va prendre encore plusieurs mois pour connaître l’ampleur de la casse », indique Édouard Chambon, vice-président de la FFB.
Des prix imbattables…
Comment une entreprise a-t-elle pu exploser en vol en laissant derrière elle une ardoise aussi phénoménale ? Le président du tribunal de commerce de Saint-Nazaire pointe du doigt « une gestion désastreuse » qui ne doit rien à la crise. Si Océane Constructions gagnait autant de marchés, c’est parce qu’elle proposait à ses clients des prix imbattables, généralement de 10 à 20 % en dessous de ceux pratiqués par la profession. Un positionnement inextricable, comme l’explique ce professionnel : « La marge dans le bâtiment, c’est 2 % en moyenne. Alors casser les prix de vingt points, cela ne s’explique pas ». D’autant que, pour faire face à sa croissance, Océane Constructions était capable, pour les débaucher, de surpayer certains de ses chefs de chantiers et de ses conducteurs de travaux. Des prix trop bas, des charges trop élevées et une qualité de chantier « qui tient la route, bien qu’irrégulière », d’après l’évaluation d’un concurrent : l’équation est intenable. Pour un proche de Taner Topdemir, le président d’Océane Constructions n’ayant pas souhaité répondre à nos sollicitations : « Ils étaient totalement dépassés et ont eu les yeux plus gros que le ventre. Ils allaient chercher du chiffre d’affaires, sans aucune étude de marché et sans mesures d’impact. Pour couvrir les pertes d’un chantier, ils en prenaient deux autres et ainsi de suite. Ils ont grandi trop vite, sans avoir de personnels qualifiés, notamment dans l’encadrement ». Malgré les rumeurs qui circulaient à son propos dans le secteur du bâtiment, Océane Constructions continuait à prendre des marchés.
« Comment ont-ils tenu ? »
Le gérant d’un bureau d’études s’interroge : « Tout le monde savait qu’ils allaient couler. Reste à savoir comment ils ont fait pour tenir aussi longtemps ». Un autre professionnel du bâtiment tente une réponse : « Ce que l’on voit fréquemment dans nos métiers, c’est de la « cavalerie » : l’entreprise gonfle artificiellement la facture par rapport à l’état d’avancement réel du chantier. Pour que cela fonctionne, il faut multiplier son nombre de chantiers chaque année. Car, dès qu’il n’y a plus de croissance, l’entreprise tombe sur un os ». Est-ce la voie suivie par la PME orvaltaise ?
Quelles suites ?
Deux autres types d’acteurs sont aujourd’hui dans le collimateur des professionnels du BTP : les clients d’Océane qui ont, selon eux, « profité des prix bas tout en connaissant parfaitement le prix réel d’un bâtiment ». Directeur général du bailleur social Samo, Bruno Bataille se défend d’avoir fermé les yeux. « On entendait pas mal de choses sur cette entreprise mais on ne peut se baser sur des rumeurs pour attribuer ou non un chantier. Nous, ce que l’on regardait, c’était les éléments administratifs et financiers et, de ce point de vue, il n’y avait rien à signaler ». Outre les clients, les conseils de l’entreprise sont aussi pointés du doigt. « Comment l’expert-comptable et le commissaire aux comptes peuvent-ils expliquer un tel désastre ? », accuse ainsi un dirigeant nantais. Contacté par nos soins, le commissaire aux comptes quimpérois d’Océane a préféré se réfugier derrière le secret professionnel… Beaucoup de questions demeurent, mais l’affaire Océane Constructions est loin d’être close. Un contrôle fiscal est actuellement en cours, tandis que le tribunal de commerce ainsi que le tribunal correctionnel peuvent sanctionner les dirigeants s’il est prouvé qu’une faute de gestion ou un acte frauduleux a entraîné la chute de la PME. Dans un dossier qu’il juge « extraordinaire », le président du tribunal de commerce de Saint-Nazaire assure qu’il n’est pas prêt de jeter l’éponge : « Notre rôle maintenant, c’est de regarder le comportement des dirigeants et d’agir le cas échéant ».